jeudi 31 décembre 2009

Contribution Carbone, Conseil Constitutionnel et efficacité économique



Le Conseil Constitutionnel a censuré hier le projet de taxe carbone qui devait entrer en vigueur au 1er janvier 2010, soit demain. Le texte de la décision est ici. Le principal motif, à mon sens totalement juste, qui est invoqué, est que les nombreuses exemptions et allégements dont peut faire l'objet cette contribution (transporteurs routiers notamment remboursés à hauteur de 35% ce qui est quand même assez incroyable de mon point de vue, etc) n'assurent d'une part pas le principe d'égalité devant l'impôt, et, d'autre part, ne contribuent pas à l'efficacité de cette taxe. Si je suis totalement en accord avec le premier volet du jugement, je reste un peu cirsconspect devant le jugement concernant l'efficacité. Il est vrai que si une grande part des émissions est exemptée de cette contribution (Cf; article 82 de la décision "93 % des émissions de dioxyde de carbone d'origine industrielle, hors carburant, seront totalement exonérées de contribution carbone ; que les activités assujetties à la contribution carbone représenteront moins de la moitié de la totalité des émissions de gaz à effet de serre ; que la contribution carbone portera essentiellement sur les carburants et les produits de chauffage qui ne sont que l'une des sources d'émission de dioxyde de carbone"), l'objectif de réduction affiché par le gouvernement comme justification de la mise en place de celle-ci est un brin ridicule.
Ce qui me pose un peu problème, c'est la manière dont le Conseil Constitutionnel justifie en partie le problème d'efficacité dans l'article 82 de sa décision. Le le cite quasi intégralement pour que tout soit clair :

"82. Considérant que des réductions de taux de contribution carbone ou des tarifications spécifiques peuvent être justifiées par la poursuite d'un intérêt général, tel que la sauvegarde de la compétitivité de secteurs économiques exposés à la concurrence internationale ; que l'exemption totale de la contribution peut être justifiée si les secteurs économiques dont il s'agit sont spécifiquement mis à contribution par un dispositif particulier ; qu'en l'espèce, si certaines des entreprises exemptées du paiement de la contribution carbone sont soumises au système d'échange de quotas d'émission de gaz à effet de serre dans l'Union européenne, il est constant que ces quotas sont actuellement attribués à titre gratuit et que le régime des quotas payants n'entrera en vigueur qu'en 2013 et ce, progressivement jusqu'en 2027 ;"

C'est là où j'ai un problème : le CC s'appuie sur le fait que certaines grosses entreprises obtiennent gratuitement des quotas sur le marché du CO2 européen, et donc n'auraient pas à émarger à la contribution carbone, ce qui serait un échappatoire à une fiscalité environnementale autour de l'effet de serre pour celles-ci.
Cela me parait être un non-sens d'un point de vue économique. Les deux instruments, taxe pigovienne pollueur payeur et droits à polluer, permettent au moins d'un point de vue théorique d'atteindre le même objectif, à savoir un niveau d'émissions soutenable déterminé par le Gouvernement en fonction de ses engagements, eux-mêmes liés normalement (je suis naïf, je sais!) à la poursuite de l'intérêt général. Mais il me semble que la taxe pigovienne est en premier lieu du point de vue de l'efficacité de toute manière plus coûteuse qu'un système de quotas et d'autre part, impliquerait que les industriels payent deux fois pour atteindre un même objectifs, ce qui est anti-économique !
Un petit exemple concernant l'efficacité économique de chaque dispositif peut être utile, même s'il n'a pas de validité très générale. Je m'inspire d'un rapport du Conseil d'Analyse Economique d'il y a quelques années sur la fiscalité environnementale.
Soit deux entreprises A et B qui émettent chacune 100 000 t de CO2. Le total des émissions est donc de 200 000 t. Supposons que pour l'entreprise A le coût marginal de dépollution soit de 5 euros (c'est-à-dire que si elle veut réduire ses émissions d'une tonne, il lui en coûtera au total 5 euros par exemple en adoptant des technologies de production plus "propres").  De même, supposons que pour l'entreprise B, le coût marginal de dépollution soit de 15 euros par tonne.
L’objectif du gouvernement est d’atteindre un niveau de 190 000 t annuelles.
2 solutions : soit il instaure une taxe carbone, soit il instaure un système d’échange de droits à polluer. Pour simplifier le problème, supposons que cette taxe ne s'applique que si l'objectif du gouvernement est dépassé et que, bien évidemment, on soit parfaitement capable d'inventorier les émissions de chaque entreprise.
Commençons par envisager l'existence d'une bourse du CO2 , l'objectif étant d'évaluer à quel coût économique l'objectif fixé par le gouvernement peut être atteint.  Si celui-ci cherche à atteindre un objectif de 190000t annuelles émises, le montant des quotas distribué "gratuitement" doit être au total de 190000t. Supposons que des droits à polluer soient ainsi attribués de manière équitable pour chacune des deux entreprises soit 95 000  quotas chacune et faisons l'hypothèse que le prix moyen du quota sur le marché soit de 10€
Il coûterait 5 € à A de dépolluer par unité. Si elle réduit de 10000t ses émissions, il lui en coûtera 50000€. Par ailleurs, elle pourra vendre le surplus de quota au prix de 10€ soit 5000 X 10 = 50000€. Ainsi, la réduction de ses émissions a pour elle un coût net nul.
B peut acquérir ces 5000 t au prix de 10€ ce qui lui coûtera 50000 euros. Mais il lui aurait coûté 15€ X 5000 = 75000€ de réduire son niveau de pollution de 5000 t.
Le coût pour A est donc de 0€ et pour B de 50 000 €. Pour atteindre le même objectif global de réduction des émissions, il en coûtera 50 000 € à la collectivité.
Maintenant, voyons la taxe. Supposons qu'elle soit elle aussi d'un montant de 10 euros par tonne (en fait, c'était normalement 17 euros la tonne dans le budget 2010). Les données restent inchangées mais petite originalité, la taxe n'est acquitée qu'au delà des quotas de 950000 tonnes attribués (les quotas ne sont pas échangeables entre les deux entreprises). Pour l'entreprise qui a un coût de dépollution de 5 euros la tonne, il vaut mieux dépolluer que payer la taxe, ce qui lui coûtera 5*5000 tonnes, soit 25 000 euros. Pour l'entreprise qui a un coût de dépollution de 15 euros la tonne, il vaut mieux payer la taxe, soit 10 * 5000 tonnes = 75000 euros. Au total, 75000 euros de recettes fiscales seront collectées et cela coûtera à la société 75000 + 25000 soit 100000 euros afin d'atteindre le même objectif qu'un marché de quotas.A priori c'est plus coûteux, mais cela ne serait pas rationnel pour le gouvernement de fixer une taxe de 10 euros la tonne, il pourrait se contenter de fixer une valeur disons de 5 euros + epsilon afin d'inciter l'entreprise A à dépolluer à hauteur de 5000 tonnes (la taxe est un peu plus coûteuse que 5 euros), ce qui lui coûte toujours 25000 euros et le produit de la taxe serait de 5000t * (5+epsilon) soit un peu plus de 25000 euros. Au total, le coût économique serait d'environ 50000 euros également, comme dans le marché de quotas.
Mais le marché de quotas est au moins aussi efficace que la taxe, surtout si on ajoute le coût d'une administration chargée de superviser paiement et contrôle quant à la taxe, potentiellement beaucoup plus élevé que dans le cas d'un marché de quotas. Celui-ci est donc a priori plus efficace (si on néglige les coûts de transaction !), c'est même pour cela qu'il est un instrument de plus en plus privilégié.
En clair, l'argument du Conseil Constitutionnel selon lequel une participation au marché des quotas n'est pas un motif d'exemption de la contribution carbone me parait non seulement faux mais du reste peu conforme à la poursuite de l'intérêt général...

vendredi 18 décembre 2009

Paul Samuelson, HOS et l'hyperspécialisation des économistes



Paul Anthony Samuelson (1915-2009), un des plus grands économistes contemporains,  vient de nous quitter. Il a été un père fondateur de l’analyse économique moderne et, notamment sans vouloir faire de controverse, a apporté aussi bien en microéconomie qu’en macroéconomie des outils  fondamentaux qui ont permis à chaque champ de progresser rapidement depuis.
Bien que l’information reste à mon goût un peu confidentielle dans les mass media comme on dit ...
[d’un autre côté, lecteur, essaie de te mettre dans la situation où tu dois expliquer la théorie des préférences révélées à Claire Chazal pour qu’elle puisse l’évoquer en trente secondes au journal de 20h],
... je renvoie aux excellent billets faits notamment par Alexandre d’Econoclaste ici, vraiment formidable, et  par Yannick

Ce billet ne veut pas refaire ce qui a été parfaitement fait ailleurs, mais une des remarques finales du billet d’Alexandre m’a donné l’idée d’un billet qui, je l’espère, adopte un ton léger, mais essaie également de donner une vision un peu iconoclaste de certains de ses travaux . Je vais en effet l'utiliser (Samuelson)  pour abonder un débat fréquemment évoqué, celui de la spécialisation croissante des chercheurs et  ses effets possibles. En effet, dans son billet, Alexandre écrit :
« Celui qui vient de mourir aura été le père spirituel de l'économie moderne : tous ses travers, mais toutes ses qualités, peuvent lui être attribués. Il aura été le dernier généraliste d'une science sociale aujourd'hui marquée par l'hyperspécialisation : il n'y aura probablement pas d'autre Samuelson. Quiconque voudra s'élever à sa hauteur aura un immense chemin à faire. » (grassé par moi)

Je rebondis sur sa remarque pour enfoncer peut être une porte ouverte depuis longtemps, à savoir la tendance que certains ont à regretter cette hyperspécialisation des scientifiques dans un domaine précis (voir la manière dont peut on peut présenter les choses, par exemple, sur le site d’alternatives économiques dans un entretien avec Daniel Cohen, ici), lieu commun qui a le don de m’agacer.  Je ne veux pas dire ici que le phénomène de spécialisation des économistes n’a que des effets positifs, je veux tout simplement signifier que ses avantages sont très supérieurs à ces coûts, surtout si on pense comme moi que les capacités individuelles à faire de l’analyse économique d’un point de vue académique sont très variables. Par ailleurs, pour être un brin provocant, je pense que l’hyperspécialisation de notre discipline est aussi une des conséquences des travaux de Samuelson. De mon point de vue, la spécialisation n’est en effet pas tout du tout un problème, je pense justement que c’est l’hyperspécialisation a permis l’accroissement spectaculaire des connaissances dans le domaine des sciences économiques depuis cinquante ans.
En partie, c’est l’approche de Samuelson qui  a permis le développement de cette hyperspécialisation. Précisément,  s’il est le dernier « généraliste », comme l’écrit très justement Alexandre, c’est parce qu’il a jeté le ferment de cette hyperspécialisation des économistes en posant un des fondements de l’analyse économique moderne, à savoir le réductionnisme qui a permis de faire exploser la représentation des phénomènes économiques à l’aide de modèles théoriques.  En effet, son approche, qualifiée de « réductionnisme », a autorisé les chercheurs à découper la science économique en portions limitées de connaissance qui ont été alors investies de manière systématique. La somme de toutes ces parties donne alors un ensemble impressionnant, qui peut parfois manquer de cohérence, mais qui, dans chaque domaine de spécialité, amène une progression rapide des connaissances.
En fait, pourquoi refuser d’appliquer la théorie des avantages comparatifs élaborée par David Ricardo, et systématisée justement par le même Salmuelson au travers du fameux théorème qui porte son nom  (HOS ou Hecksher-Ohlin- Samuelson), au développement des connaissances alors que les économistes ne se gênent pas pour l’appliquer au développement des échanges et considérer que la spécialisation des pays, régions d’un point de vue économique a généré une immense croissance des richesses ?
Ce serait un point de vue peu défendable, car, après tout, si on considère qu’il y a un certain intérêt à la théorie de la spécialisation dans le domaine du commerce international, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas en tirer des enseignements en matière de productivité des scientifiques et d’accumulation de la connaissance. Cela me semble en effet un peu schizophrène de considérer que les implications de la loi des avantages comparatifs soient cantonnées à la seule question du commerce international…
L’argument des avantages comparatifs formulé par David Ricardo est bien connu, ce qui ne l’empêche pas d’être extrêmement puissant et brillant : un pays même médiocre dans tous les domaines de l’industrie peut espérer participer au grand jeu du commerce international car, même s’il existe un pays plus brillant que lui dans tous les domaines à la fois, ce dernier aura intérêt à se spécialiser dans l’industrie dans laquelle il est relativement le plus compétent. Alors que la théorie des avantages absolus de Adam Smith ne donnait qu’un mince espoir à ces pays, l’argument de Ricardo les remet dans le jeu de la croissance économique et dans l’espoir de développement économique.
Comme le remarque Samuelson en 1969 :
“What did David Ricardo mean when he coined the term comparative advantage? According to the principle of comparative advantage, the gains from trade follow from allowing an economy to specialise. If a country is relatively better at making wine than wool, it makes sense to put more resources into wine, and to export some of the wine to pay for imports of wool. This is even true if that country is the world's best wool producer, since the country will have more of both wool and wine than it would have without trade. A country does not have to be best at anything to gain from trade. The gains follow from specializing in those activities which, at world prices, the country is relatively better at, even though it may not have an absolute advantage in them. Because it is relative advantage that matters, it is meaningless to say a country has a comparative advantage in nothing. The term is one of the most misunderdstood ideas in economics, and is often wrongly assumed to mean an absolute advantage compared with other countries”.

La métaphore de Samuelson dans l’Economique pour évoquer cet argument de Ricardo est célèbre : supposons qu’un brillant avocat envisage de recruter une secrétaire pour dactylographier rapport, courriers et autres documents qu’il doit produire à longueur de journée. Il  auditionne 10 secrétaires dans la journée, chacune subissant un test de dactylographie. A son grand dam, il réalise que celles-ci sont moins performantes dans ce domaine que lui-même. La théorie de Smith dit qu’il n’y a aucune chance pour elles qu’elles puissent exercer leur métier, et que l’avocat devrait exercer en tant qu’avocat et en même temps s’occuper des tâches de dactylographie. Samuelson nous dit très justement, reprenant  Ricardo, que comme l’avocat est incomparablement plus performant qu’un dactylo sur le plan du droit relativement à son écart de performance en matière de dactylo, il reste de leur intérêt commun que l’avocat embauche n’importe laquelle de ces secrétaires si cela lui permet de se consacrer à son domaine d’excellence, en l’occurrence le droit.
Transposons maintenant cette loi des avantages comparatifs au domaine académique. Supposons par exemple qu’il existe 1000 places d’économistes académiques dans le monde et que, sur le marché du travail, il y ait 1000 clones de Paul Samuelson, comme dans le très marrant film Multiplicity qui illustre ce billet et dans lequel Michael Keaton, soumis à des sollicitations multiples auxquelles il ne peut faire face, « s’autoclone », et finit par être totalement dépassé et remplacé par tous ses clones. Supposons qu’il existe par ailleurs 999 autres économistes beaucoup moins brillants que lui, ou eux, comme tu veux lecteur, chacun de ces économistes étant spécialisé dans un domaine précis. On peut également faire l'hypothèse que ces 1000 postes aient justement un profil spécifique, qui correspond à un des domaines spécialisés de la science économique actuelle : économie du travail, théorie de la décision, macroéconomie internationale, organisation industrielle, etc.
Il est clair que chaque Samuelson est plus fort que n’importe lequel de ces autres économistes disponibles sur le marché, ce dans tous les domaines possibles. Dès lors, en supposant que le marché académique ait une forme de rationalité, les 1000 postes seraient attribués aux 1000 Paul Samuelson,  sans laisser aucune chance aux autres économistes d’exister sur le plan académique.
Heureusement pour eux (je me mets dans cet ensemble bien évidemment !) il n’existe qu’un seul Paul Samuelson,  et, surtout, même s’il est plus fort que tous ceux là dans chaque domaine pris individuellement, on peut penser, pour reprendre l’image de Samuelson sur les avantages comparatifs, que l’écart relatif de productivité dans tous les domaines de spécialité n’est pas le même. Samuelson est meilleur que moi en économie comportementale par exemple, mais il m’est tellement supérieur en macroéconomie internationale qu’il vaut mieux pour la société (du point de vue du bien être collectif) qu’il se spécialise dans ce domaine là plutôt que de perdre son temps en économie comportementale. Ceci me laisse donc une chance d’exercer mon métier et d'en vivre assez confortablement…
Heureusement donc pour nous tous, économistes professionnels, et en adoptant un point de vue égoïste et pas celui du bien-être général, qu’il n’y  ait qu’un Samuelson ou un Arrow par siècle…
Je remercie et rends hommage à la mémoire de Samuelson pour ce qu’il a apporté à l’économie, et je le remercie aussi pour avoir été le seul, l’unique et l’irremplaçable Paul Anthony Samuelson.


PS : comme ce blog a eu un an hier, je me souhaite un bon anniversaire ! Je remercie au passage vraiment tous les lecteurs, commentateurs et bloggers qui m'ont suivi dans cette aventure, pour certains encouragé, et dont les commentaires m'ont le plus souvent amusé, intéressé voire étonné...

samedi 28 novembre 2009

Lettre à S.




"Ma chère S. G.,
J’ai bien reçu ta gentille demande « entretien épargne haute définition », et bien qu’ayant cru initialement que tu voulais me vendre un téléviseur, j’ai fini par comprendre qu’elle consistait  à essayer d’en savoir plus sur moi, le sous-titre étant « quel investisseur êtes-vous ? ». Je pouffe encore de ma méprise.
Je tiens à te dire que j’ai beaucoup apprécié ta demande. Cette prise de contact m’invite, avec un altruisme que l’on sent inspiré par les plus grandes soirées du téléthon, nonobstant Pierre Bergé, à remplir un questionnaire visant à mieux cerner ma personnalité profonde, question qui, je le sais, te passionnes. Non contente de me demander mon opinion, alors que tu pourrais n’en avoir rien à faire, tu m’invites alors à l’issue de mes réponses à prendre rendez-vous avec l’un des tes merveilleux représentants, qui s’empresseront alors de me conseiller sur l’utilisation idéale de cette épargne accumulée à la sueur de mon large front. Quelle générosité !
J’ai également bien noté que tu me proposais « un questionnaire basé sur de véritables techniques statistiques ». Quelle aventure excitante nous allons vivre ensemble !
Dans ce très joli questionnaire, tu t’intéresses en effet à mes états d’âme et, plus précisément, à mon goût pour le risque en me posant des questions d’une élégance stylistique digne des meilleures créations de Marc Levy, ce qui n’est pas peut dire. Par exemple, j’ai particulièrement aimé celle-ci, que je m’en vais faire encadrer et qui figurera en bonne place dans ma modeste habitation,  la parant à elle-seule d’un chef d’œuvre de la littérature contemporaine. Je ne peux m’empêcher de la citer :
 « Imaginez que l’ensemble de vos économies, soit 20000 euros, [Blood and guts,  je ne me savais pas aussi riche !] soit investi dans un placement sans risque qui vous permet d’obtenir avec certitude votre capital de départ et un intérêt minime … »
 – intérêt dont  soit dit en passant ma chère S. G.  (J’espère que tu me pardonneras cette familiarité que je me permets suite à une longue fréquentation en tant que client)  tu ne précises pas la valeur, même s’il est minime  -.
« …On vous propose de réallouer votre capital pour l’investir sur des supports qui ont :
Une chance sur deux (50%) de vous procurer un capital final double (40000€)
Et une chance sur deux de vous procurer un capital diminué de 33% (13333€)
»
Tu me demandes si j’accepte ce placement au cours de cette délicate question 1 afin que, au cas où j’opine du chef, tu puisses me poser une encore plus merveilleuse question dans laquelle tu me demandes en fait si j’irais jusqu’à accepter ce placement si mon capital diminuait en fait de 50% (il me resterait 10000 € avec 50% de chances).



Je suppose que derrière cette série de questions très intimes, tu cherches à en savoir plus sur ma personnalité, ce qui m’anime, ma conception de la vie  ou si j’aime les lave-vaisselle Whirlpool, mais surtout ce qu'est mon attitude vis-à-vis du risque, afin de savoir si tu pourrais envisager de conclure, comme dirait Michel Blanc, dans l'idée de me vendre des produits financiers tous plus intéressants les uns que les autres, qui assureraient ma félicité matérielle et qui me conduiraient résolument vers un avenir radieux dans lequel la Star Academy n’existe pas.

[Cette phrase un brin longuette m’a été suggérée par un certain Proust, Marcel, mais celui-ci a fui avant que je puisse lui faire cosigner le billet afin de reconnaître la paternité de cette prose]

Mon problème est celui-ci, chère S. Bien qu’étant un peu connaisseur soi-disant de ces questions de révélation des comportements dans le risque, il me semble que, même si je suis tellement averse au risque que je refuse de traverser la rue de peur de me prendre un pot de fleur sur la tête, ou encore de sortir de peur que  le ciel me tombe sur la tête, je dois toujours accepter le placement risqué que tu me proposes.


Je trouve par conséquent que la question que tu me poses, à moins que je n’ai pas saisi quelque chose, m’amènes toujours à dire « oui » à ton placement qui est quand même un brin risqué… Après des années d’amitié et de confiance mutuelle, je trouve dès lors cela un brin mesquin de ta part. Mais sans doute n’ai-je pas saisi quelque chose, mon intellect n’étant même pas digne du centième du moindre de tes conseillers.
En effet, si tu supposes que ma fonction d’utilité à la Von Neumann-Morgenstern (pour ceux qui ne savent pas, il ne s’agit pas du méchant dans « Piège de cristal » mais d’un couple hasardeux formé par un mathématicien et un économiste dans les années 40) est d’une forme assez générale comme :



Dans ces conditions, je ne comprends pas très bien. En effet, si j’abhorre toute forme de prise de risque, c’est-à-dire que la valeur de mon coefficient relatif d’aversion au risque r est assez importante (par exemple égale à 1.5), je préfère le placement le plus risqué que tu me proposes (voir question 2a, 20000€ certains vs un placement avec 50% de chances d’obtenir 40000€ ou 50% de chances d’obtenir 10000€). En effet, l’utilité de 20000 euros certains est inférieure à l’espérance d’utilité du placement  que tu me proposes.

[lecteur, en guise de passe-temps du week end, tu pourras t'amuser à faire ce petit calcul en lieu et place des complétement dépassés mots-fléchés et autres Sudoku qui ne sont même pas de chez nous d'abord... ]

En conséquence, il me semble que la manière dont tu exposes tes généreuses propositions m’incite plus que fortement à choisir le placement le plus risqué, car même en supposant que je sois le genre d’individu à avoir peur de mon ombre, je serai tenté par ta merveilleuse perspective.
Du reste, même si je reprends une fonction d’utilité moins habituelle, telle que Saha (1993) l’a proposée (répondant au doux nom de fonction « power-expo ») , définie par  :




... Je ne comprends toujours pas. En effet, en supposant alpha égal à 0.08 et r égal aussi à 0.8, ce qui est la marque d’une aversion au risque assez importante (voir le graphique ci-dessous que j’ai dessiné avec la TI-30 que tu m’as offert généreusement sur la base des points fidélité accumulés au cours de nos longues années d'une relation quasi-nirvanesque) l’utilité des 20000 euros certains reste inférieure à l’espérance d’utilité du placement évoqué.




En effet, l'espérance d'utilité du placement proposé s'écrit :



alors que l'utilité de mon épargne est :



Donc ton placement est meilleur que mon épargne sûre... Ou, à tout le moins, je suis indifférent entre les deux, de sorte que, en guise d'amusement du samedi soir, je m'amuserai à jeter une pièce d'un euro pour savoir ce que je peux faire de ces 20000 euros dont, d'après toi, je disposes...
De là à y voir une preuve de ton caractère si délicatement taquin, il y a un pas que je ne me permettrai pas de faire.

Je suis sûr que tu prendras le temps d’expliquer, chère S. , à l’ignare inculte que je suis, le fond de ta pensée, qui, j’en suis sûr éclairera beaucoup ma lanterne et me fera dormir du sommeil du juste qui sait qu’il se couche moins bête qu’il ne s’est éveillé.
Du fond du cœur, merci
Affectueusement, ton dévoué
L."

samedi 21 novembre 2009

Thierry Henri est-il un "joueur" rationnel ?

Le journal du net E24 m'a posé cette question et le résultat est . Je n'avais pas pensé à parler de cette actualité en ces termes, mais il faut dire que mon intérêt pour le footbal est digne de l'intérêt que Pierre Desproges avait pour l'oeuvre de Philippe Sollers...

dimanche 15 novembre 2009

Bienvenue à Expeconomics, le nouveau blog de Laurent Denant-Boèmont

Cher lecteur,
Content que tu m'aies retrouvé sur ce nouveau blog. Le nom a légèrement changé, expeconomics étant la contraction de deux thèmes qui me sont chers, à savoir experiments et economics, puisqu'il est souvent question dans mon blog d'économie expérimentale. Toutefois, si j'en parle souvent, je ne parle pas que de cela et je ne m'interdis rien dès lors qu'il s'agit de parler d'actualité économique ou d'analyse économique.
J'espère que tu trouveras l'interface de ce site à ton goût, n'hésites pas à me faire part de tes réactions, mais de toute façon, je n'avais guère le choix, la plateforme proposée par Rennes 1 semble totalement dans les choux !!
J'ai rapatrié tous les billets plus anciens que tu as pu lire et je l'espère, appréciés. Tu pourras les retrouver dans les archives de ce blog aux dates auxquelles ils ont été initialement publiés (par contre, désolé, mais il est m'est très difficile de rapatrier les anciens commentaires).
Pour les nouveaux lecteurs qui découvrent ce blog, ils ont la chance d'avoir un peu plus d'une quarantaine de billets à lire depuis que mon blog existe c'est-à-dire bientôt une année !

Le blog de Rennes 1 reste ouvert, au moins provisoirement, de sorte que tu peux continuer à aller à l'adresse suivante :
http://blogperso.univ-rennes1.fr/laurent.denant-boemont/
Mais il n'y reste plus grand chose et, surtout, il n'est plus actif!

vendredi 13 novembre 2009

Pandémie de grippe A, vaccination et cascades informationnelles



L’autre jour, occupé à batailler avec ma pelouse avec toutes les difficultés dont j’ai déjà parlé  ici, j’ai observé que, au fur et à mesure du temps, mes voisins, qui ont des superficies comparables à la mienne, s’équipent de petits tracteurs censés représenter le nec plus ultra de l’art tondinologique…
Je me suis alors dit que, puisque mes voisins font cela, c’est qu’ils ont une bonne raison, et que je ferai peut être bien d’y réfléchir moi-même. Au-delà de leur côté ludique et sans effort, peut être que ces petites machines sont une solution adaptée à mon problème d’élimination récurrente de mon surplus pelousier.
Puis, la volonté de prendre du recul par rapport au problème décisionnel n’étant jamais très loin pour ce qui me concerne, je me suis demandé ce qui pouvait m’amener à penser cela. Après tout, peut être que tous mes voisins ont commis une erreur en achetant cet équipement la plupart du temps surdimensionné et surtout beaucoup plus enquiquinant à entretenir et réparer sans doute qu’une simple tondeuse thermique….
En clair, il y a une chance non négligeable que l’adoption de ces mini-tracteurs dans la campagne environnante de la part de ces rurbains que nous sommes tous soit la matérialisation de ce que l’on appelle une mauvaise cascade informationnelle.
L’actualité m’a alors rappelé que nous sommes souvent en présence de problèmes de cascades informationnelles.
En effet, depuis quelques jours, la Ministre de la Santé essaye apparemment vainement de convaincre la population qu’il est urgent et impératif qu’une grande partie d’entre nous se fasse vacciner contre le virus de la grippe A. Nombreux parmi  nous tergiversent encore… Que faire ?
Il est possible de considérer que la valse hésitation des français sur le fait de se vacciner contre la grippe H1N1 puisse déboucher potentiellement sur deux cascades informationnelles, l’une dans laquelle tout le monde ou presque se vaccine, l’autre dans laquelle personne ne le fait…
Qu’est-ce qu’une cascade informationnelle ? Basiquement, c’est une situation dans laquelle les individus ont à prendre une décision et avant de la prendre, observent la décision qui a été prise par leurs «  voisins ». Ils peuvent disposer par ailleurs d’une information privée qui leur donne une indication sur la nature de la bonne décision. Toutefois, le fait d’observer que mes voisins décident A alors que je reçois un signal privé qui m’indique que B est la bonne décision, va m’amener à choisir la décision A. En clair, il s’agit de comportements grégaires dans lesquels les individus négligent leur information privée pour se conformer à la majorité des décisions. Bien évidemment, ce comportement grégaire peut se répéter pour une suite importante d’individus, jusqu’à ce que, peut être, l’ensemble des individus réalise avoir commis une énorme bêtise…
Il ne faut pas négliger la possibilité d’expliquer les comportements apparemment les plus sophistiqués par l’hypothèse grégaire, et, en matière de pandémie, un tel facteur n’est sans doute pas à négliger. Par exemple, l’existence de cascades informationnelles peut être un élément expliquant les krachs boursiers : si un trader se demande s’il doit ou non acheter le titre Z, sachant qu’une de ses relations de confiance lui a affirmé que l’entreprise Z était absolument saine, et qu’il observe qu’une quantité importante d’ordres de vente sur Z sont passés, il peut décider de suivre ce comportement. Comme le disait Keynes, “Worldly wisdom teaches that it is better for reputation to fail conventionally than to succeed unconventionally”.
Le comportement grégaire peut s’observer sur les marchés financiers comme dans nos décisions les plus quotidiennes : combien d’entre nous ont offert à Noël des cadeaux sous prétexte que, au moment des achats, nous avions observé que ces cadeaux s’envolaient comme des petits pains ? Et nous voilà arrivés à offrir une console wii-fit à notre grand-mère de 85 ans qui a toujours son téléphone en bakelite noir… Résultat : la console dort du sommeil de l’injuste au fond d’une armoire morvandelle.
Bon, mais tant que l’on n’a pas observé de près ces cascades, on est toujours près à rationaliser ex post nos décisions, trop intelligents que nous sommes pour tomber dans le piège des cascades informationnelles et du conformisme.
Il se trouve que récemment, j’ai eu la chance d’observer des phénomènes de cascade informationnelle lors de la réalisation d’un jeu en classe. Le protocole du jeu est très simple. Deux urnes « virtuelles », l’une dite « rouge », l’autre dite « bleue » peuvent être utilisées pour tirer au sort des boules. L’urne bleue contient deux boules bleues et une boule rouge, tandis que l’urne rouge contient deux boules rouges et une boule bleue. Au début de chaque période de jeu, une des urnes est tirée au sort sans que le résultat du tirage au sort soit indiqué aux participants et servira pour l’ensemble de la période. Ensuite, chaque participant doit, l’un après l’autre, former une prévision sur l’urne qui a été tirée au sort. Pour établir cette prédiction, il dispose de deux informations : d’une part, le résultat du tirage au sort d’une boule dans l’urne dont il ne connait pas la nature (on lui dit simplement que la boule est bleue ou rouge, et cette information est privée) et d’autre part on lui donne les prédictions qui ont été établies par les participants qui le précèdent. Par exemple, s’il est en troisième position, il peut observer les prédictions faites par les deux premiers joueurs (le premier a par exemple dit « urne rouge », le second « urne bleue ») et observe par exemple que la boule tirée dans l’urne inconnue est « bleue ». Si la prévision s’avère correcte, il gagne 2€, et en cas de prévision incorrecte 0.5€. Bien évidemment, les boules tirées au sort sont remises dans l’urne et les tirages sont donc complètement indépendants. A chaque période, du reste, on tire une nouvelle urne au sort, sachant que chaque urne a la même probabilité de sortir (50%).
C’est le genre de jeu dont les résultats sont, contrairement à beaucoup d’autres jeux expérimentaux, assez aléatoires, le phénomène de cascade informationnelle étant assez fragile. En ce sens, il est assez comparable, et pour cause, au jeu de bulle financière dont j’ai parlé ici. Il est alors toujours surprenant et excitant pour un enseignant de les observer in situ ou plutôt in labo
Prenons un exemple concret : lors d’une période de ce jeu (la cinquième), dans un groupe de 4 participants, voilà ce qui s’est passé :



Le premier joueur a observé une boule bleue, et, contre toute logique (il n’applique pas la révision bayesienne des probabilités qui lui indique qu’il y a maintenant deux chances sur trois que l’urne inconnue soit l’urne bleue et devrait donc prévoir que l’urne est bleue), il prévoit que l’urne rouge est utilisée au cours de cette période. Pour le second joueur, le dilemme est réel : il observe une boule bleue mais voit également que le joueur qui le précède a choisi de dire « rouge ». Dès lors, comme il n’y a aucune raison que les joueurs mentent (il n’y a pas de réelle interaction stratégique dans ce jeu), les signaux qu'il a reçu vont en sens opposé. Par conséquent, la probabilité, compte tenu des informations dont il dispose, est donc de 50%. En effet, initialement, la probabilité d’avoir l’urne bleue est de 50%, mais le fait d’observer qu’une boule bleue a été tirée au sort la fait passer à 0.67. Toutefois, la décision de mon voisin précédent la fait à nouveau revenir à 50% (il a prévu « rouge »), ce qui fait que, en tant que joueur en seconde position, je n’ai pas d’élément probant m’indiquant clairement quelle urne est utilisée. Note, lecteur…
[J’adore cette expression, comme si tu allais prendre ton bloc, une tablette de cire ou un ordinateur, tout dépend de ta technologie, et noter vraiment ce que je suis en train de raconter]

…Donc, note, lecteur, comme je le disais avant d’être très incorrectement interrompu par moi-même, que si le premier joueur avait donné une prévision conforme à son signal, il y avait de grandes chances que le second joueur dise « bleu » et il aurait à la fin gagné 2 euros, puisque c’est bien l’urne bleue qui a été utilisée pour cette période.
Ici, une cascade incorrecte s’est mise en œuvre, l’ensemble du groupe ayant été amenée à prévoir que l’urne rouge était utilisée alors qu’en fait c’était bien l’urne bleue. Le gain du groupe est en conséquence quatre fois plus faible que si une « bonne » cascade s’était réalisée (une situation dans laquelle tout le monde aurait prévu « bleue »).
Comme l’ont montré Anderson et Holt (1997) dans un article publié dans l'American Economic Review, ces cascades viennent en grande partie d’un biais de comportement qui consiste à ne pas appliquer correctement la règle de révision bayesienne des probabilités. Par ailleurs, les résultats expérimentaux qu’ils obtiennent sont assez impressionnants : sur les 122 périodes qu’ils ont fait jouer à différents groupes de joueurs, 87 ont été des cascades, qu’elles soient « bonnes » ou « mauvaises ». Les comportements grégaires sont donc loin d’être exceptionnels…
Le conformisme est par exemple le thème central de "l'invasion des profanateurs de sépulture", film réalisé dans les années 50 par Don Siegel et qui a fait l'objet d'un remake par Abel Ferrara il y a quelques années (la photo ci-dessus).
Il y a fort à parier que la position d’expectative dans laquelle nous nous trouvons tous face à cette décision de vaccination favorise l’apparition d’une cascade informationnelle, qu’elle soit négative ou positive. Espérons que le choix collectif qui en découlerait corresponde ex post à une cascade « correcte », qui maximisera le bien être social. Mais rien n’est moins sûr…

dimanche 1 novembre 2009

Les frères Farrely, l'information cachée et le biais d'optimisme



En dépit de la clémence météorologique, la déprime hivernale s'approchant à grands pas, j'ai décidé, pour me remonter préventivement le moral, de visionner une comédie des frères Farrelly dont je suis un brin fanatique. La plupart de leurs films récents semblent ressortir du genre comédie romantique anglo-hollywoodienne, genre « coup de foudre à l'enterrement » - film de circonstance en ce 1er novembre de Toussaint - ou « quatre mariages à Notting Hill », à moins que je me sois emmêlé les pinceaux dans les titres.
[ De toute façon tous ces films ont le même scénario et sont a peu près interchangeables donc, lecteur, tu peux n'en voir qu'un ].
Toutefois, la différence de leurs films (les plus connus « Mary à tout prix » et « fous d'Irène ») avec le standard de ce genre est précisément le mélange d'un mauvais goût absolu pour des gags que je ne peux même pas décemment raconter ici, d'un refus absolument réjouissant du politiquement correct et de ces canons de la comédie romantique susnommée... Bon, bref, j'empoigne l'un de leurs derniers opus avec Ben Stiller dans le rôle titre « Heartbreak kid » en VO, « la femme de mes rêves » en VF - cherchez l'erreur pour la traduction - et le découvre avec une certaine délectation.
Le début de l'histoire : Eddie, un quarantenaire célibataire se fait régulièrement casser les pieds par son entourage qui lui assène son anormalité de ne pas être « casé » à son âge avancé. A l'issue d'un mariage où, invité, il a eu le plaisir de subir les sarcasmes de plus d'une centaine d'invités, il tombe par le plus grand des hasards sur une superbe créature blonde qui a le visage de la perfection et qui semble ne pas être indifférente à son charme.
 A ce stade du film, trois options sont possibles :
 1) Il se dit « C'est une occasion en or, fonces, il faut l'épouser ! »
 2) Son instinct de grand fauve de la toundra lui suggère de se méfier d'une telle perfection qui sent le piège, et il fuit la belle (mais il n'y a plus de film alors que seules 10 minutes viennent de se passer)
 3) Il est enlevé par des extraterrestres (non, c'est un autre film celui-là).

C'est bien sûr la première option qui est gaillardement choisie par Eddie, qui épouse la créature de rêve deux mois plus tard. Bien sûr, la ficelle scénaristique est évidente : Eddie va découvrir durant leur voyage de noces au Mexique que la belle est en réalité un véritable cauchemar. Endettée jusqu'au cou, elle a sniffé de la coke toute sa jeunesse ce qui occasionne pas mal de petits problèmes physiologiques, travaille bénévolement pour le WWF, et de manière globale est complètement à côté de ses pompes. Le pauvre Eddie va donc vivre une expérience humainement éprouvante et hilarante pour nous spectateurs.
 D'un point de vue économique, il y des dizaines de façons d'évoquer ce problème. La plus simple consiste à comparer la belle à une loterie avec deux issues possibles, l'une catastrophique (la belle Lila est folle à lier et ruine Eddie) et l'autre géniale (la Belle est la femme parfaite et Eddie accède à la félicité). Deux décisions sont possibles, l'épouser tout de suite et découvrir l'issue une fois marié, ou vivre avec elle quelque temps pour acquérir de l'information. Si on regarde cela avec la lorgnette de la théorie de la décision, si on suppose qu'aucun gain additionnel n'est à attendre du mariage en comparaison du concubinage, la seule décision rationnelle est de vivre quelque temps avec elle pour découvrir l'état de la Nature. Donc Jeff n'est pas un homo oeconomicus rationnel, ce quelle que soit son attitude vis-à-vis du risque.

Une autre manière de voir les choses que je vais développer un peu plus est celle de l'asymétrie informationnelle. La belle s'assimile à un « bien » de qualité incertaine (désolé, je sais bien que cette phrase va me valoir des réactions de mes lectrices féminines mais, bon, je ne voyais pas d'autre manière de le dire, et puis, j'aime bien un peu de provocation) et nous nous trouvons dans le classique problème de Lemons à la Akerlof. Mais précisément, si nous étions dans un problème à la Akerlof, la rationalité économique devrait pousser mon bon Eddie à fuir de toutes ses jambes. Si Lila possède une information sur sa propre qualité que je n'ai pas – je connais uniquement la distribution des « qualités » dans la gent féminine – alors je devrais éviter de l'épouser.
Le comportement d'Eddie, justifié par le ressort comique du film, a t-il toutefois un fondement comportemental empiriquement observé, et qui contredirait un modèle théorique de décision suffisamment simple ?
En fait, dans les situations où il s'agit d'évaluer des perspectives, il est connu que les individus souffrent d'un biais d'optimisme. Ce biais les pousse à surestimer la probabilité de gains et à sous-estimer la probabilité de pertes. Ce biais comportemental n'est pas forcément bon pour les individus puisqu'il les pousse à estimer de manière irréaliste les issues futures liées à leurs décisions courantes. Il peut les amener par exemple à épargner de manière insuffisante notamment.
John Hey, un expérimentaliste bien connu, a défini un optimiste comme quelqu'un qui  préfère une perspective  de gagner 100€ si E se réalise et 0€ sinon à une perspective de gagner 0€ si E se réalise et 100€ sinon. Bref, c'est quelqu'un qui, en l'absence d'information additionnelle, applique une probabilité subjective pour E plus grande que 50%. L'exemple classique de biais optimiste est celui de la majorité des conducteurs qui se déclarent spontanément comme des conducteurs plus prudents que la moyenne (Svenson, 1980). Ce biais est extrêmement fréquent. En particulier dans les problèmes d'information cachée.
Par exemple, dans un jeu en classe que j'ai reproduit à de nombreuses reprises (encore basé sur l'excellente application Veconlab de Charles A. Holt, dont j'ai souvent parlé), des étudiants sont groupés par paire, l'un jouant le rôle d'un vendeur, l'autre d’acheteur. Le vendeur est mis en possession d'un bien dont la valeur lui est communiquée de manière privative. L'acheteur connait la distribution possible des valeurs et doit alors faire une proposition d'achat au vendeur. On suppose que le vendeur est capable de faire fructifier le bien de 50% s'il réussit à l'acheter. Par exemple, s'il achète un bien (une entreprise) qui vaut 30, alors il gagnera l'équivalent de 45 (1.5*30). Il faudra alors déduire de ce gain la valeur du prix acquitté auprès du vendeur. Si le prix accepté est de 35€, alors il restera 45-35=10€ à l'acheteur. Une fois la proposition faite au vendeur, celui-ci peut accepter la proposition, et gagner 35€ ou refuser et garder son affaire (il gagne alors les 30 €). Supposons que la valeur des affaires soit échelonnée entre 0€ et 100€ de manière totalement uniforme : chaque valeur entière a la même probabilité de sortir et par conséquent la valeur espérée des affaires est de 50€. En tant qu'acheteur potentiel, que nous suggère la théorie économique dans une telle situation?
La réponse est imparable : proposer un prix égal à 0€.
Pourquoi cela ? Si les valeurs possibles sont échelonnées entre 0€ et 100€, alors proposer un prix égal à 100€ me donne une probabilité de 100% que le vendeur accepte. Si je propose un prix égal à 0€, alors je n'ai aucune chance que l'acheteur accepte. En clair, ma proposition de prix détermine la probabilité que je réussisse à acheter l'affaire. Si je propose 50€, la moitié des affaires ont potentiellement une valeur supérieure et aucun acheteur dans cet intervalle n'acceptera mon offre, alors que, l'autre moitié des affaires ayant une valeur potentielle inférieure ou égale à 50, tous les acheteurs dans cet intervalle accepteront mon offre. Donc quand je propose 50€, la probabilité que je l'emporte est de 50%, quand je propose 70€ 70% etc. Une chose est de maximiser ses chances de l'emporter, une autre est de savoir ce que je vais gagner. Supposons par exemple que je propose 70€ en tant qu'acheteur. Ma probabilité de réussite est donc de 70%. Mais en proposant 70€, j'exclue d'emblée toutes les affaires ayant une valeur supérieure à 70€, les vendeurs préférant les conserver plutôt que d'accepter mon offre. Par conséquent, en proposant 70€, je ne peux obtenir que les affaires dont la valeur est inférieure ou égale à 70€. Un vendeur dont l'affaire à une valeur nulle va accepter, tout comme potentiellement le vendeur qui a une affaire qui vaut 70€. La valeur espérée de ces affaires que je peux espérer obtenir en tant qu'acheteur est donc de (0€ + 70€)/2 soit 35€.
C'est là où le bât blesse : si la valeur espérée des affaires que je peux emporter est de 35€, alors je vais en retirer 1.5*35€=52,5€. Mais je dois retirer de cela ma proposition, soit 70€. Par conséquent la valeur espérée nette que je peux retirer d'une telle proposition est 52,5 – 70 = - 17,5 euros. Je perds donc de l'argent. Peu importe la probabilité que j'ai de l'emporter (dans l'exemple 70%), la valeur espérée nette est toujours négative dans un tel jeu pour les paramètres que j'ai indiqués (70%*-17.5= - 12,25 €). Par conséquent, la seule décision rationnelle est de proposer 0€, toute proposition de prix positive étant assortie d'une perte espérée.

Pourtant, quand on fait jouer ce jeu, on constate avec un brin de surprise que la plupart des prix proposés sont entre 45€ et 75€. Et les pertes des acheteurs sont donc très fréquentes, en moyenne autour de 25 euros, les gains très rares. Quand on demande aux participants pourquoi ils ont agi comme cela, ils répondent qu'ils ont pensé qu'en moyenne les affaires valaient 50€, et que, pouvant les faire fructifier à hauteur de 75€ en valeur, leur disposition à payer s'étalait logiquement entre la valeur minimale de 50 et le valeur maximale de 75. En définitive, les participants font preuve d'une rationalité « limitée » et ne voient pas que la proposition d'achat qu'ils font disqualifie les affaires dont la valeur est supérieure. Par conséquent, la valeur espérée ne peut être de 50 quand on fait une proposition de 50€ : elle n'est en réalité que de 25€ ((0+50)/2). On peut interpréter les résultats de multiple manière mais il semble clair que le biais d'optimisme joue un rôle : les acheteurs surestiment les gains et sous-estiment les pertes potentielles.

Le biais d'optimisme n'est pas un mince problème. La plupart des évaluations socioéconomiques de grands projets publics sont entachés de ce biais d'optimisme : les coûts sont en général sous-estimés, le niveau de la demande future surestimé et les avantages également. L'écart entre les prévisions ex ante et les réalisations ex post est parfois incroyable, mais est surtout quasi-systématique (celui qui a le plus travaillé sur ce problème est Bernt Flyvberg). Pour reprendre un exemple paroxystique, le coût de construction du tunnel sous la Manche a été sous-estimé de 80%, et le trafic réalisé la première année n’a représenté que 18 % du trafic prévu ex ante (voir l’ouvrage de Flyvberg et al, 2004)).

Ce n'est pas une blague du tout, c'est un des faits stylisés les mieux établis en matière d'investissements publics et d'évaluation de leur rentabilité. A tel point que le très sérieux HM Treasury (l'équivalent britannique du Ministère du Budget) a mis au point une procédure visant à intégrer dans l'évaluation des projets le biais d'optimisme de manière à en réduire les effets potentiellement désastreux (lecteur, si tu ne me crois pas, va voir ici ....
Peut être qu'en fait, les administrateurs du Her Majesty Treasury sont, comme moi, fan des films des frères Farrelly, et après avoir vu Heartbreak Kid, ont pondu cette procédure...

samedi 24 octobre 2009

Marie-Hélène, le bandit manchot et le jeu du dictateur




C'est une histoire un peu triste, un brin pathétique d'un côté, mais aussi diablement intéressante du point de vue de l'analyse du comportement humain.
Depuis des mois, Marie-Hélène, joueuse invétérée de bandit manchot, fréquentait les casinos et misait régulèrement de petites sommes en compagnie de Francis. Elle, plus fortunée manifestement, misait et lui appuyait sur le bouton. Le contrat tacite entre eux : un partage équitable des gains. Grosso modo, tout se passait bien, elle récupérait approximativement sa mise en gagnant de petites sommes et, surtout, elle s'adonnait au plaisir du jeu en toute complicité avec le brave Francis (cette affaire est expliquée ici ou ).
Jusqu'à un soir de mars dernier, au casino Partouche de Palavas-les-flots, le bandit manchot affiche un gain défiant l'entendement de ces petites gens, plus de deux millions d'euros affichés au compteur de la machine infernale. Comme d'habitude, Marie-Hélène a misé cinquante euros et Francis, le doigt de Dieu, a appuyé sur le bouton et des étincelles lui ont jailli des doigts.
Cela aurait pu être une histoire d'amitié qui finit bien, c'est une histoire d'a... qui, comme dans la chanson des Rita Mitsouko, finit mal. En effet, Marie-Hélène refuse alors de partager le gain comme à l'habitude et pose devant la direction du Casino en tant que seule et unique gagnante. Francis, manifestement un peu sonné par des événements qui le dépassent un peu, mets quelque temps avant de réaliser qu'il est passé à côté d'un pactole qu'il a peu de chances de retrouver un jour, et porte plainte contre Marie-Hélène. En effet, si Marie-Hélène a misé, c'est bien lui qui a déclenché le bandit manchot et, par conséquent, sans sa chance personnelle, le gain astronomique n'aurait certainement jamais existé.
Les ex-amis se déchirent depuis à coups de médias interposés et de machine judiciaire enclenchée, l'affaire étant actuellement en cours de jugement.
L'aspect purement juridique m'échappe un peu, mais je parie que le pauvre Francis n'aura pas gain de cause, sauf si lui est possible de prouver que le partenariat avec Marie-Hélène était un fait avéré et public, et que des témoins peuvent prouver cela. Ce n'est toutefois pas le propos de ce billet, qui s'intéresse à la dimension comportementale de l'interaction entre Marie Hélène et Francis.
Marie-Hélène argue du fait qu'en réalité, son association était en quelque sorte charitable, c'est bien elle qui misait et elle permettait au pauvre Francis d'accéder au gain potentiel en le faisant participer symboliquement à la décision. Quant à Francis, il n'en démords pas, c'est grâce à sa veine de pendu que le gain est là, et surtout, c'est de sa main qu'il a touché le mât de cocagne.
Bien évidemment, il y a beaucoup de dimensions intéressantes si on considère le problème de décision individuelle de Marie-Hélène qui, peut être, a misé en étant persuadé que la probabilité que Francis gagne était supérieure à la sienne propre, d'où le partenariat. Mais ce n'est pas sous cet angle de théorie de la décision, néammoins fondamental, que je vais l'aborder, car, encore une fois, c'est l'interaction stratégique entre ces amants terribles qui m'interpelle.
En fait, du point de vue du jeu, chaque protagoniste a sa propre vision des choses, et c'est cette vision qui détermine manifestement la ligne de défense du point de vue judiciaire. Marie-Hélène était partenaire avec Francis pour des raisons charitables, et le partage de gain était le fait de son bon vouloir. Pour Francis, le partenariat avec Marie-Hélène allait bien au-delà : c'est grâce à lui qu'elle pouvait gagner de manière récurrente, et c'est encore grâce à lui qu'elle devient millionnaire. Sans lui, point de salut, et sans son action pas de gain.

Aussi une vision de cette histoire est que Marie-Hélène voit leur partenariat comme un jeu du dictateur (ou en tout cas défend cette vision des choses d'un point de vue public), alors que Francis voit le partenariat comme un jeu de l'ultimatum.
J'ai déjà évoqué le jeu de l'ultimatum ici mais je peux en rappeler le principe en deux mots : un joueur A propose le partage d'un gateau qui lui est attribué à un joueur B. Ce joueur B, informé de la proposition, accepte ou décline le partage. Dans le cas d'un refus de sa part, chaque joueur repart les mains vides.
Le jeu du dictateur est encore plus simple : le joueur A fait une proposition de partage au joueur B qui n'a pas les moyens de l'accepter ou de la refuser (il n'a aucun droit de veto). Le jeu du dictateur a été inventé pour isoler la dimension altruiste des comportements car le jeu de l'ultimatum ne permets pas de le faire. En effet, l'équilibre du jeu de l'ultimatum consiste pour le joueur B a accepter n'importe quelle proposition de partage dès lors qu'il obtient une somme positive. Sachant cela, le joueur A, s'il est rationnel doit proposer un partage très inégalitaire du gâteau que B acceptera toujours.
Les analyses expérimentales de ce jeu de l'ultimatum ont donné lieu à une des controverses les plus vives parmi les expérimentalistes, notamment entre des économistes tel que Al Roth d'un côté et de l'autre Werner Güth, l'inventeur de ce jeu avec Reinhard Selten, tout le problème étant d'interpréter correctement ces résultats. La plupart des études montrent en effet que l'équilibre théorique du jeu n'est que rarement observé dans le laboratoire : les refus de partages inéquitables sont nombreux et le partage modal s'établit en général autour de 60% pour le joueur A et de 40% pour le joueur B, loin du partage prévu par l'équilibre de Nash (99.99% vs 0.00.%).
Une des explications invoquées était celle de l'altruisme, quelle que soit sa forme, le joueur A se refusant pour des raisons morales à proposer un partage inéquitable. Le problème de cette explication est qu'elle est insuffisante à de nombreux titres. On peut par exemple penser que le joueur A est généreux simplement parce qu'il sait que le joueur B peut le punir d'être aussi injuste en refusant tout partage trop inéquitable. Les partages résultent donc en fait autant de motivations d'altruisme que de sentiments de réciprocité.
Le jeu du dictateur a été en partie mobilisé pour cette raison : si dans le jeu de l'ultimatum, c'est l'altruisme qui explique des partages relativement équitables, alors de tels résultats devraient être observés également dans le jeu du dictateur. Ce jeu est donc souvent utilisé pour étudier les dimensions du comportement social qui ne peuvent relever de l'égoïsme individuel. Dans les faits, il est troublant de constater que, même dans la situation du dictateur, plus de la moitié des participants choisissent de donner des fractions non négligeables de leur gain.
Revenons à Marie-Hélène et Francis. Francis pense qu'il est dans un jeu de l'ultimatum, quand à Marie Hélène elle pense qu'elle est dans un jeu du dictateur (ou peut être fait elle semblant de penser que).
Le fait est que le partenariat entre les deux a volé en éclats quand les gains ont pris une dimension très importante. Toute la question est donc de savoir si le partage, qu'il soit issu d'un jeu du dictateur ou d'un jeu de l'ultimatum, est sensible à la magnitude des gains.
En fait, du point de vue de la littérature empirique, tout dépend du jeu dont on parle. Une revue extensive concernant le lien entre incitations, niveau d'effort et niveau de coopération a été réalisée en 1999 par Camerer & Hogarth et à ma connaissance, aucune actualisation n'a été proposée depuis. Les résultats sont assez édifiants. Dans le cas du jeu de l'ultimatum, le fait d'avoir une magnitude des gains différente d'une expérience à l'autre (on multiplie les gains par 10 voire par 100) n'a pas de conséquence sur le partage moyen (Cf Camerer, 1999 ; Forsythe et al., 1994 ; Toth et al., 1991 et Guth & Schmittberger, 1982, le partage reste autour de 60% pour A et de 40% pour B).
Dans le cas du jeu du dictateur, l'évidence empirique est plus ambigüe, mais là encore il semble que la générosité du dictateur ne soit que faiblement affectée par l'amplitude du gain : il ne s'avère pas moins généreux si la taille du gâteau est vraiment énorme que dans la situation où le gâteau est tout petit.
Bref, cela ne nous explique donc pas le revirement subit de Marie-Hélène qui refuse de donner 50% de son énorme gain alors qu'elle acceptait de partager sans problème de tout petits gains.
Une étude récente publiée par Robert Oxoby et John Spraggon en 2008 ici est particulièrement éclairante : ils comparent un traitement dans lequel des sujets A jouant avec des sujets B font un jeu unique du dictateur, la taille du gâteau donnée au dictateur étant aléatoire, mais pouvant varier de 10$ canadiens à 40$. Dans un autre traitement ("gain personnel du dictateur"), les dictateurs (les A) arrivent un peu avant et doivent réaliser un certain nombre de tâches d'effort individuelles qui déterminent le gain qu'il pourront ensuite partager avec les B. Dans un dernier traitement (que j'appelle "gain personnel du receveur"), ce sont les B qui arrivent un peu avant les A (les dictateurs) et qui doivent réaliser des tâches qui déterminent le gâteau qui pourra ensuite être partagé par les A.
Dans les trois traitements, d'un point de vue théorique, en l'absence de préférences sociales, le dictateur devrait ne rien partager. Toutefois, dans le traitement dans lequel le dictateur fait au préalable un effort (gain personnel du dictateur), celui-ci devrait maximiser son effort pour avoir le plus gros gâteau possible (qu'il conserverait pour lui). D, alors que, dans le traitement où ce sont les B qui font l'effort, ceux-ci ne devraient faire aucun effort, anticipant que le dictateur leur prendra la totalité du gâteau.
Les résultats sont assez spectaculaires : dans le traitement de base, les auteurs retrouvent les résultats habituels. En moyenne, le dictateur donne 20% du gâteau quelle que soit sa taille. Dans le traitement gains personnels du receveur, plus le gain de B a été important (plus il a fait d'effort), plus le partage est équitable. Si par exemple B a réussi à accumuler 40$ lors de la première phase car il a fait beaucoup d'efforts, alors le dictateur lui accorde les 2/3 du gâteau. A contrario, dans le traitement "gain personnel du dictateur", le dictateur ne partage rien, et respecte ainsi totalement la prédiction théorique du jeu. Aussi, si le dictateur estime avoir toute légitimité sur le partage du gâteau, sa générosité disparaît. Cette expérience montre l'importance de la légitimité procurée par les droits de propriété sur les préférences sociales.
Quid de Marie-Hélène ? Ben, somme toute, Marie-Hélène a estimé que, la mise de départ de 50 euros étant le produit de son effort personnel, il n'était pas normal en tant que dictateur qu'elle partage avec Francis, alors qui si Francis avait fait un effort supplémentaire, au-delà du simple fait d'actionner personnellement le bandit manchot, elle aurait peut être été beaucoup plus généreuse, même en étant en position de force.
Moralité de cette histoire ? "Si les grands bonheurs viennent du ciel, les petits bonheurs viennent de l'effort" (proverbe chinois), on peut aussitôt lui juxtaposer le plus classique "aides-toi et le ciel t'aidera!"

samedi 17 octobre 2009

Elinor Ostrom, les pêcheurs bretons et la tragédie des communs




Contrairement à beaucoup d'économistes, et comme cela ne m'arrivera peut être pas si souvent dans l'avenir, je connaissais les travaux d'Elinor Ostrom, co-lauréat féminin du Prix Nobel d'économie décerné mercredi dernier.
En effet, Elinor Ostrom a traité une seule et même question de manière quasi-exclusive, ce de tous les points de vue et avec toutes les méthodes mises à la disposition des économistes : le problème de l'utilisation optimale des biens communs et le rôle des institutions dans le monitoring de ces ressources. Au-delà de sa tenacité remarquable (personnellement je pense que je serai incapable de travailler sur le même sujet pendant trente ans), il faut également souligner sa volonté d'utiliser toute la palette disponible de méthodes empiriques pour confronter théories et réalité.
En particulier, elle a commis en 1994 une série d'études en économie expérimentale publiée notamment dans l'ouvrage écrit avec Roy Gardner et James Wakker « Rules, Games and Common-Pool Resources ».
Les études expérimentales réalisées pour cet ouvrage sont extraordinairement intéressantes, et je ne peux que te conseiller, lecteur, de t'y reporter si tu veux plus d'informations. Un des résultats intéressants de ces travaux expérimentaux est notamment de montrer, conformément à une thèse défendue depuis longtemps par Ostrom, que les individus peuvent arriver à gérer un bien commun de manière beaucoup plus efficace que ce qu'une approche purement théorique du problème peut donner en supposant que les agents sont opportunistes et égoïstes. Elle remet donc en cause l'idée communément acceptée de " tragédie des communs" évoquée par Hardin (1968) et la conclusion selon laquelle les biens communs ne peuvent être correctement utilisés que dans le cadre d'une intervention publique forte.
Etant breton depuis quelques années, j'aime bien, avec un brin de provocation qui ne me vaudra pas forcément  l'affection de mon poissonier, illustrer le problème des communs par la question de la surexploitation des ressources halieutiques issue de la pêche. C'est un exemple typique de bien commun soumis à un risque de disparation du fait d'une utilisation trop intensive.
Basiquement, un jeu de common-pool est comparable à un jeu de bien public, mais la fonction de gain des joueurs incorpore une externalité négative liée à l'effort des participants concernant leur niveau d'usage du bien commun. Plus ils l'exploitent, plus ils en retirent un gain important, mais au fur et à mesure que l'usage augmente, le poids de l'externalité négative croit et finit par donner des gains potentiellement négatifs.
Du point de vue expérimental, le protocole, tel qu'il est implémenté dans l'ouvrage de Ostrom, Gardner et Wakker déjà cité, est relativement simple. Dans une version de base, on dote chaque participant d'une certaine somme, puis on leur donne la possibilité de choisir d'investir ces jetons dans un bien privé ou dans un bien commun (en fait chaque jeton non investi dans le bien commun est considéré comme étant investi dans le bien privé). Les participants ne connaissent pas forcément au départ la technologie du bien commun et le jeu est alors répété pour qu'ils puissent procéder à un apprentissage.
Prenons un exemple. Supposons 2 joueurs ayant une dotation de 12 jetons (cette dotation représente en fait le niveau d'effort possible concernant le bien commun). Si on appelle Q le nombre total de jetons mis dans le bien commun, le rendement du bien commun est décrit par exemple de la manière suivante :
G€=(13Q-Q2)
le point central dans cette fonction est que le gain de la ressource commune dépend positivement de la somme des efforts mais également négativement, et si le niveau d'extraction Q est trop important, le terme négatif va l'emporter sur le terme positif. Par ailleurs, tout jeton non utilisé en direction du bien commun rapporte 1€ par hypothèse.
Le gain de chaque participant dépend donc de la somme des extractions individuelles (celle de son partenaire et la sienne) et ce gain est également proportionnel à son niveau d'extraction : si nous sommes deux pêcheurs bretons, et que la quantité de poissons que nous avons pêchée est au total d'une tonne moyennant 10 heures de pêche, si mon temps de pêche personnel représente 6h, soit 60% du total, alors j'aurai une pêche de 600 kgs.
Le gain de chaque participant dans ce jeu est donc, si on appelle qi le niveau de l'extraction du pêcheur i
gi=(qi/Q)*G€ + (12-qi)*1€
Dans un tel jeu (en supposant que le jeu ne soit pas répété), l'équilibre de Nash correspond à un niveau d'extraction égal à 4 jetons par participant soit 8 jetons au total. Le niveau optimal au sens de Pareto serait un niveau d'extraction égal à 3 par joueur, soit 6 au total dans le groupe. Pour ce niveau d'effort total dans le bien commun, le gain total des deux joueurs est de 60 euros alors qu'à l'équilibre de Nash, il n'est que de 56 euros. La nature économique du bien commun est donc d'être un dilemme social. Tu peux noter, lecteur, que dans ce jeu, une exploitation nulle du bien commun est également sous-optimale, le gain total pour la collectivité étant en effet égal dans cette situation à 24 euros.
Les résultats expérimentaux obtenus sont assez intéressants : les participants tendent bien évidemment à surexploiter le bien commun et donc le niveau de coordination est insuffisant. Du reste, ils ont tendance à l'exploiter au-delà même de ce que prévoit l'équilibre de Nash, en étant en fait proche de ce que Gordon (1954) a appelé l'équilibre de rente nulle (les joueurs n'ont pas des comportements stratégiques et ne considèrent pas la décision de l'autre joueur comme une donnée de leur problème personnel de choix optimal). Si on suppose cela, le niveau d'extraction est encore plus fort, chaque participant investissant 6 jetons dans le bien commun, pour un total de 12 jetons qui dégrade considérablement le bien-être, puisque le gain du groupe est alors théoriquement égal à 24 euros (contre 60 à l'optimum).
Le graphique ci-dessous retrace les résultats d'un jeu en classe que j'ai réalisé il y a quelques années avec 14 étudiant(e)s, divisé en paires de 2 joueurs. Un premier traitement correspondait au jeu décrit ci-dessus, avec les mêmes paramètres, et dans un second traitement, on augmentait le rendement du bien privé (le coût d'opportunité du bien commun) en le portant à 7€ au lieu de 1€. L'intérêt de ce second traitement est que, en portant le coût d'opportunité de l'usage du bien commun à 7€, le choix individuel basé sur un raisonnement en termes d'équilibre de Nash se rapproche de l'optimum de Pareto que, par exemple, un décideur public souhaite atteindre. Dans ce traitement, le niveau total d'extraction souhaitable est de 3 jetons, soit 1.5 par individu et l'équilibre de Nash conduit à une extraction totale de 4 jetons.



Les choix observés évoluent quelque part entre l'équilibre de Nash et l'équilibre de rente nulle. Dans le premier traitement, le niveau d'extraction total est en moyenne de 5.5 par sujet soit 11 au total par groupe, contre environ 3 dans le traitement 2 soit 6 au total. On est donc beaucoup plus proche en fait de l'équilibre de rente nulle décrit par Gordon que de l'équilibre de Nash, mais au global, la principale conclusion est que la surexploitation est réelle.
Un des importants résultats obtenus par Ostrom, par exemple dans Ostrom & Wakker 1991 est que cette surexploitation n'est pas une fatalité. Si on laisse aux joueurs la possibilité de communiquer avant chaque période de jeu, en réalisant ce que l'on appelle en théorie des jeux du cheap talk, la coopération fonctionne et permet au joueurs de se coordonner sur des décisions d'extraction proches de l'optimum de Pareto.  Ou encore, des sujets expérimentés (ayant déjà joué le jeu) arrivent à se coordonner de manière plus efficace et limitent le niveau d'exploitation de la ressource commune. Il n'y a donc pas de fatalité dans les dilemmes sociaux et pas toujours la nécessité absolue de recourir à la puissance publique pour mettre fin aux défaillances du marché...

samedi 10 octobre 2009

Politique de lutte contre l'absentéisme scolaire et cagnotte expérimentale



L’académie de Créteil, sous le patronage du Commissaire à la Jeunesse Martin Hirsch, vient de mettre en place une expérimentation sur l’absentéisme qui a fait grand bruit dans les médias Cette expérimentation consiste à mettre les classes en compétition pour l’obtention d’un prix, la classe gagnant le prix étant celle qui a obtenu la meilleure performance au regard d’objectifs à atteindre, en particulier de taux d’absentéisme des élèves Le prix consiste en une somme d’argent qui sera utilisée dans le cadre d’un projet pédagogique profitant à la classe, cette somme pouvant aller de 2000 € à 10000 € (voir le dispositif décrit ici). L’objectif principal est de lutter contre l’absentéisme, particulièrement important dans les lycées professionnels dans lesquels cette action est mise en place.

Une autre expérience est mise en place à Marseille, mais de nature un peu différente, les élèves les plus assidus au sein d’une classe pouvant gagner des billets pour assister aux matches de foot.



La première question que je me suis posée, dans mon for intérieur, est : à quel horizon les élèves seront-ils plus payés que les enseignants pour assister à leurs cours ?

[Il se trouve que j’ai découvert cette histoire en ayant devant les yeux ma fiche de paie, et ceci explique sans doute cela]

Cela pose un intéressant problème économique, mais ce n’est pas du tout de cela dont je vais parler aujourd’hui.

En effet, les réactions ont été souvent passionnées et il faut bien le dire, majoritairement critiques à l’égard de cette expérience, la plupart des gens, y compris les enseignants, voyant dans celle-ci une ébauche de marchandisation de l’école.

Certains ont également avancé que le capitalisme, tel le loup, entrait dans la bergerie de l’école. Si on veut dire par là que l’on met en place des incitations, qui existent dans le monde du travail, là où il n’y en a pas encore, on se fourre à mon avis le doigt dans l’œil, une grande partie de la pédagogie consistant à construire le système d’incitations adéquat pour conduire nos chères têtes blondes à faire un minimum d’effort lors de leur passage à l’école. Par ailleurs, inutile de le cacher, il y a heureusement une relation positive entre le niveau d’effort et la réussite à l’école et, comme vient de le rappeler l'économiste et sociologue Eric Maurin, une relation positive entre la réussite à l’école (le niveau et la qualité du diplôme), le niveau de salaire des individus et l’assurance contre le chômage.

J’avoue que, bien que choqué également à divers titres (voir la question un brin ironiquement désespérée que je me suis posée plus haut), ce procès en sorcellerie m’est apparu en définitive un brin grotesque. Il ne s’agit pas de violer un temple de la solidarité nationale et de le brûler sur l’autel du capitalisme. Il s’agit simplement de savoir si des incitations de nature monétaire peuvent avoir une plus grande efficacité que des incitations de nature non monétaire (sanctions, mauvaises notes, etc.) sur la variable qui nous occupe, à savoir l’importance de la présence dans les cours.

Le principe de cette expérimentation, à travers ce que j’ai pu compiler comme information, est ce que nous appelons nous les économistes du « field experiment » (expérience de terrain dans laquelle, comme en économie expérimentale, les participants sont rémunérés en fonction de leurs décisions, et impliquant en général des groupes de traitement que l’on va comparer à des groupes témoins, voir Harrison & List, 2001, JEL). Le protocole de cette expérimentation de terrain a été réalisé par l’Ecole d’Economie de Paris et sera évaluée par elle (voir les actions expérimentales financées ici).

Le principe est le suivant : certaines classes participent à l’expérience, et je suppose ou j’espère, elles ont été sélectionnées au hasard, et bénéficient d’une cagnotte initiale de 2000 euros. La classe doit alors définir un contrat global d’objectifs en termes d’assiduité et de discipline qu’elle doit remplir si elle veut voir cette cagnotte prospérer. Le niveau d’atteinte des objectifs est évalué périodiquement par un tiers, toutes les six semaines, et plus le niveau d’atteinte des objectifs est élevé, plus la cagnotte est abondée, ce à concurrence d’au maximum 2000 euros par période d’évaluation. Comme il y a quatre périodes de six semaines, la cagnotte peut donc passer de 2000 euros à un maximum de 10000 euros qui profitera à la classe dans son ensemble, lui permettant de réaliser un projet pédagogique.

Lecteur, tu te doutes certainement que ce qui m’a intéressé dans cette histoire réside dans la dimension comportementale et en particulier dans le modèle sous jacent de jeu proposé à ces classes.

Il me semble évident que ce qui est mis en place dans cette expérimentation est un problème de contribution volontaire à un bien public. Le bien public est la fameuse cagnotte qui profitera à tous, nonobstant le niveau d’effort que chaque élève de la classe aura fait sur son assiduité personnelle. Sans ce système incitatif, le problème est essentiellement celui d’un choix individuel d’élèves qui à travers leur manque d’assiduité se tirent des balles dans le pied et diminuent leurs chances de réussite à l’école. Il y a une forme d’externalité négative dans ce comportement, puisque leur conduite génère des coûts pour l’ensemble de la société en termes de pertes de revenus potentiels et en termes d’assurance chômage. C’est ce qu’une analyse « froide » en termes économiques peut d’ores et déjà mettre en évidence. Stéphane d'éconoclaste a déjà évoqué tout cela ici.

Prenons un exemple afin de démontrer que le système d’incitations correspond bien à un jeu de contribution volontaire à un bien public. Supposons que la classe concernée se fixe comme objectif d’atteindre un maximum de 5% d’absentéisme (le ratio entre le total des jours d’absence pour tous les élèves de la classe sur le nombre de jours d’école doit être inférieur à ce seuil). Par ailleurs, toute baisse de l’absentéisme au-dessous de ce seuil donne des euros en plus dans la cagnotte, ce proportionnellement à la performance collective. En tant qu’élève de la classe, le fait que je m’absente personnellement au-delà de ce seuil diminue potentiellement les chances d’atteindre l’objectif collectif et donc le montant de la cagnotte finale en euros. Mais je peux juger que mon voisin lui sera plus sérieux que moi et choisira d’être moins absent, ce qui au global permettra peut être d’atteindre l’objectif. Bien évidemment, si on suppose tous les élèves comme étant égoïstes et opportunistes, personne ne change son comportement et reste absent de la même manière qu’avant l’instauration du dispositif.

La mise en place d’un système de contribution au bien public peut-elle améliorer les choses de ce point de vue, les élèves étant mis explicitement au sein d’un groupe (la classe) dont l’objectif commun est de créer la plus grande quantité de bien public possible ? Du point de vue de la théorie économique la plus simple, la réponse est bien évidemment non. En effet, chaque élève profitant potentiellement de la cagnotte même s’il n’y a pas contribué du tout, le problème de passager clandestin émerge et du coup, aucun élève ne change son comportement. Donc exit l’expérience financée par Martin Hirsch, l’impact sur l’absentéisme de cette incitation financière devant être nul.

Bien évidemment, l’évidence empirique tirée des expériences en laboratoire dit des choses un peu plus nuancées (lecteur, si tu n’as pas suivi ce blog ou oublié comment fonctionne cette expérience, tu peux aller voir ce billet). On sait depuis longtemps que dans le jeu de contribution au bien public, les contributions sont, contrairement à ce que prévoit la théorie, initialement positives (autour en moyenne de 30% du total de la dotation des participants), mais décroissant au fur et à mesure que le jeu est répété (et ici le jeu est répété six fois). Au global, sans autre précision, il pourrait donc empiriquement y avoir un effet faiblement positif mais tendant à disparaître de ce dispositif sur l’absentéisme et la discipline, même si on suppose que le comportement individuel en termes de contribution au bien public n’est observé qu’à un niveau agrégé, au niveau de la classe par exemple.

Ce n’est bien évidemment pas le cas : les comportements individuels seront observés par les autres élèves et par les enseignants référents, et surtout chaque personne au sein du groupe pourra juger de l’écart entre les engagements de chacun et la contribution réelle finale au bien public « cagnotte ».

Cette structure incitative est en fait très proche d’une étude expérimentale que David Masclet, Charles Noussair et moi-même venont récemment de publier ( voir ici, une étude proche avait été réalisée par Sell & Wilson en 1997). Dans cette expérience de laboratoire, réalisée à Rennes avec 120 étudiants, et qui est un jeu de contribution volontaire au bien public, nous réalisons plusieurs traitements. Un premier traitement, benchmark, est celui du jeu de contribution au bien public standard réalisé à dix ou vingt reprises. Trois autres traitements sont réalisés, chaque participant ayant à jouer au moins deux traitements. Un premier traitement dit « annonce » dans lequel les participants doivent annoncer leur intention de contribuer au bien public avant que la prise de décision (simultanée) soit faite sur les contributions. Un second traitement est celui dit « d’observation », dans lequel les participants peuvent connaître le montant contribué ex post au bien public par chque personne appartenant à leur groupe. Enfin, le dernier traitement « annonce + observation » mixe les deux traitement annonce et observation, chaque participant au sein d’un groupe devant s’engager devant ses partenaires sur un montant de contribution et les partenaires pouvant vérifier ex post en observant les contributions réelles si la promesse de chacun a été tenue.

D’un point de vue théorique, ces traitements ne devraient donner aucune modification en termes de contribution, la stratégie optimale étant toujours d’être un passager clandestin (toute cette information donnée au joueurs s’assimile en fait à du cheap talk du point de vue de la théorie des jeux).

Du point de vue émotionnel, deux types d’émotions sont générées au sein d’un tel protocole, ces deux émotions négatives pouvant être finalement un support de la coopération au sein du groupe : la culpabilité (je sais que j’ai triché et que je n’ai pas respecté mon engagement, et même si personne ne le sait, j’en éprouve du remords) et la honte (j’ai triché et tout le monde le sait). Dans le traitement « annonce », seule la culpabilité est en œuvre, dans le troisième « Annonce + Observation », c’est principalement la honte qui est présente (dans le second, on pourrait aussi invoquer la honte, mais il est difficile de dire que certains participants ont honte d’être des passagers clandestins).

Quels sont les résultats expérimentaux ? L’effet de l’annonce sur le niveau des contributions est très faiblement positif et en fait non significatif d’un point de vue statistique. Il en de même pour l’effet de l’observation. Seul l’effet des deux ensembles (annonce et observation) a un impact faiblement positif sur le niveau des contributions comme le montre le graphique ci-dessous :







source : Denant-Boemont, Masclet & Noussair (2009), forthcoming, Pacific Economic Review

Au global, les contributions sont en moyenne augmentées de 30 % dans le traitement dans lequel les participants font des engagements et peuvent vérifier le respect de ses engagements de manière symétrique.

Quelle transposition peut-on faire au niveau des classes expérimentales de l’académie de Créteil ? Si je me base sur nos propres résultats, l’effet devrait être positif au moins faiblement, et le taux d’absentéisme devrait baisser. Mais il y aussi des éléments dont les impacts sont difficiles à anticiper : dans notre expérience, l’anonymat était de rigueur, et dans les lycées concernés, il n’y a  je pense aucun anonymat au sein de la classe dans cette expérimentation. La levée de l’anonymat joue en général positivement sur le niveau de contribution dans un jeu de bien public (voir l'étude d'Andreoni et Petrie, 2004, publiée dans le Journal of Public Economics), et cela pourrait donc renforcer l’effet de l’observabilité des performances individuelles couplée à un engagement personnalisé de chaque élève. Enfin, si des seuils d’absentéisme sont définis dans le contrat collectif auquel s’engage la classe afin de pouvoir alimenter la cagnotte, on sait que la mise en place de seuils de contribution conditionnant l’existence du bien public améliore aussi la coopération au sein du groupe ...

Donc, à tout le moins, avant de jeter l’opprobre sur un tel dispositif, donnons-lui la chance d’être testé, cela permettrait ensuite de discuter sainement des coûts et des avantages qu’il y aurait à le généraliser… Certains vont penser que je défends un peu ma boutique, mais c’est aussi je crois une position raisonnable d’un point de vue scientifique. Par ailleurs, certains, nombreux, ont suffisamment pesté contre la mise en place de politiques publiques sans qu’une évaluation sérieuse ex ante en ait été faite ou même qu’une ébauche d’expérimentation ait permis d’en identifier les impacts saillants. C’est donc également du point de vue démocratique qu’une telle démarche d’expérimentation de terrain est à encourager, chaque politique publique devant être un minimum évaluée avant de savoir s’il est opportun de la mettre en œuvre. Rien ne dit d’ailleurs que, concernant l’expérimentation dans l’académie de Créteil, les avantages soient supérieurs aux coûts directs et indirects.

samedi 3 octobre 2009

Juliet, Sawyer et l'aversion aux pertes dans Lost



Le dernier épisode de la saison 5 de Lost, les disparus, vient juste d’être diffusé sur une grande chaîne et je ne peux pas m’empêcher de réagir à un des développements de l’histoire, qui n’a rien à voir avec l’économie mais en fait pas mal avec la psychologie ou si on veut avec l'économie comportementale…
Lors de cette saison, une partie des protagonistes est revenue trente ans en arrière sur l’ile (je passe sur les rebondissements qui ont conduit à cela et qui me feraient rédiger un billet de quelques centaines de pages). En particulier, Sawyer (le bad boy de service) et Juliet (un ex des autres) filent le parfait amour depuis trois ans quand, débarquant du futur, leurs compagnons de trente ans en avant débarquent sur l’ile et leur proposent de modifier le futur en faisant exploser une bombe atomique à un moment crucial.
[Lecteur, j’ai bien conscience que si tu n’es pas fan de lost tu vas vite décrocher, mais sois patient, je touche au but]
Dans les premiers moments de cet épisode final, Juliet annonce à Sawyer qu’elle va aider Jack (le docteur boy scout un peu perturbé psychologiquement il faut bien le dire) à faire exploser cette bombe alors qu’initialement les deux amoureux avaient décidé de quitter l’ile pour construire leur vie ailleurs dans la sérénité. Sawyer qui, comme beaucoup d’entre nous, ne comprend pas ce revirement soudain propre à la gent féminine, lui demande des explications, et ce d’autant plus qu’il vient de se battre avec Jack en se ramassant des beignes à côté desquelles les baffes des « tontons flingueurs » font figure d’aimables caresses.
Celle-ci lui explique alors qu’elle préfère tout effacer de leur histoire commune que d’avoir à envisager le risque de le perdre après l’avoir connu (il faut dire que le dit bad boy a un faible pour Kate, une des autres protagonistes, qui elle ne sait pas trop pour qui elle a un faible entre Jack et Sawyer).
[Bon sang, où ai-je rangé ma caisse d’aspirines ?]
Elle lui déclare donc tout de go : « Je préfère ne pas te connaître, ça m’évitera d’avoir à te perdre… ».
Ce genre d’attitude est presque un cliché scénaristique dont se servent la plupart des films hollywoodiens à l’eau de rose : l’héroïne, par peur de souffrir, ne veut entreprendre aucune relation sérieuse, jusqu’à ce que, happy end oblige, elle craque et vive THE  histoire d’amour.
Dans Lost, ce qui est intéressant, c’est que Juliet a en partie vécu cette histoire d’amour mais que la perspective dessinée par le scénario lui permet d’effacer tout cela pour lui éviter l’éventualité cauchemardesque de perdre Sawyer.
Du point de vue du comportement individuel dans l’incertain (la théorie de la décision), on peut avoir plusieurs interprétations de son attitude.
[J’exclue d’emblée celle qui consiste à avancer qu’elle a un grain, ce qui n’est pas impossible].
On peut tout simplement penser qu’elle est averse au risque. En effet, compte tenu des deux éventualités (« Sawyer part et je suis trèèèèès malheureuse » ; « sawyer ne part pas et je suis trèèès heureuse ») elle doit choisir entre une loterie ("connaître sawyer") et une perspective certaine (je ne connais pas Sawyer et alors je suis zen, ni heureuse ni malheureuse). Assumons que la probabilité d’avoir chaque événement est de 50%, ce qui est je vous l’accorde discutable. Si on suppose que dans le cas de la loterie, la perte et le gain sont symétriques, et donc que le gain espéré de la loterie est nul, il est normal qu’elle préfère un gain nul certain à un gain nul espéré (en fait elle serait disposée à payer quelque chose pour se débarrasser de la loterie « je fais la connaissance de Sawyer ».) Donc le fait qu’elle lui balance en pleine poire qu’elle préfère ne pas le connaître que le connaître en risquant de souffrir s’il part est pleinement compatible avec la théorie de l’espérance d’utilité de von Neumann et Morgenstern si on suppose qu’elle est averse au risque et que pertes et gains sont symétriques.
Mais, bien évidemment, cette hypothèse de symétrie est discutable : on peut penser qu’il « est préférable d’avoir vécu le grand amour même s’il faut le perdre… » (Barbara Cartland (1978), « My life », JEL*, 22, 104-122).
Et, en fait, d’un point de vue comportemental, c’est beaucoup plus intéressant. En effet, si on suppose que le fait de connaître Sawyer et de vivre avec lui est valorisé très fortement en termes de gains (+x) et que le fait de le connaître et de le perdre est valorisé comme un perte (-y), mais d’ampleur plus faible que le gain (|y|,<|x|) la décision de Juliet est paradoxale en termes d’espérance d’utilité (voir le graphique ci-dessous).

L’espérance d’utilité de connaître sawyer est supérieure à l’espérance de ne pas le connaître et donc cette fille a vraiment un grain…
Mais, on sait depuis les expérimentations menées par Kahneman et Tversky en 1986 que les individus valorisent beaucoup plus fortement les pertes que les gains d’une part (la pente de la fonction d’évaluation des perspectives est d’abord très forte dans l’espace des pertes, très supérieure à la pente d’évaluation des perspectives dans l’espace des gains) et que d’autre part ils sont plutôt risquophiles dans l’espace des pertes (ce que savent depuis longtemps tous les gérants de casinos). Cette constatation empirique leur a permis d’élaborer la Théorie des Perspectives (TP dans le graphique ci-dessous, Kahneman & Tversky, 1979, 1992) qui se fonde sur trois postulats.
  1. Dépendance à un point de référence : les individus évaluent leurs perspectives en termes de gains ou pertes par rapport à un point de référence (statu quo) plutôt qu’en termes de résultat net final,
  2. Sensibilité décroissante : la valeur marginale perçue d’un gain ou d’une perte est décroissante,
  3. Aversion aux pertes : une perte a davantage d’impact psychologique qu’un gain de même montant.
Par conséquent, si Juliet valorise très fortement la perspective de perte potentielle de Sawyer, comme la plupart des individus dont on a observé le comportement en laboratoire, il est normal au bout du compte, qu’elle lui dise qu’elle préfère ignorer son existence plutôt que le connaître, même si le Nirvana aurait été à sa portée dans une des éventualités à sa portée. Sur le graphique, la perte de -y a une plus faible valeur (en valeur absolue) que le gain de x, et du point de vue de l'espérace d'utilité (EU), il serait rationel que Juliet (en supposant qu'elle est averse au risque) choisisse quand même de faire la connaissance de Sawyer plutôt que de rester dans l'ignorance. Donc son comportement est une anomalie dans la théorie EU. Ce n'est pas le cas avec la théorie des perspectives (TP), la perte étant évaluée comme une perspective qui dégrade de beaucoup sa situation...
Donc, finalement, Juliet, qui, jusqu’à présent m’apparaissait comme totalement givrée il faut bien le dire, est en fait une fille assez normale….
* JEL : Journal of Euphoria and Love