dimanche 23 janvier 2011

L'affaire PPDA : D'un plagiat à l'économie à l'économie du plagiat


Récemment, le grand écrivain, accessoirement journaliste (à moins que ce ne soit le contraire), Passe-moi-le-poivre-d’abord (Pardon, c’est le surnom que Desproges lui donnait et j'avoue préférer celui-ci à l'original) s’est trouvé empêtré dans une ténébreuse affaire de plagiat d’une œuvre existante lors de la réalisation de sa « propre » biographie d’Hemingway. En fait, on ne sait pas toujours bien aujourd’hui si c’est lui-même qui a plagié ou si c’est la personne chargée d’écrire à sa place la dite biographie- son nègre selon le terme consacré - qui est coupable de plagiat. Car, dans une sorte de mise en abîme amusante et affolante en même temps – comme l’écrivait Nietzsche, « quand tu regardes l’abime,  l’abîme regarde aussi en toi » -la question est : le copieur a-t-il copié l’œuvre ou le copieur a-t-il copié le copieur de l’œuvre ?

[Lecteur, je sens que les maux de tête arrivent et que tu envisages déjà de zapper sur le blog de Régis, nettement moins prise de tête]
Les enseignants, dont je suis,  ont tous été confronté à ce problème de plagiat dès qu’il est demandé aux étudiants de fournir un travail écrit personnel à réaliser en dehors du cours. Dans le meilleur des cas, un dossier sur trois contient des preuves évidentes de plagiat, parfois un peu inconscient, qui consiste en la culture du « copier-coller » de morceaux de texte, parfois même non relus.
[Dans le genre grands classique de l’anthologie des cancres, un dossier qui écrit en 2010 « la politique de notre entreprise… » après avoir repompé un vague dossier de présentation d’une stratégie, ou « Au-delà de l’année 1995, les perspectives  futures s’avèrent prometteuses… »]

Qu’est ce que le plagiat ? Je reprendrais la definition du Black’s Law Dictionary,  comme “the act of appropriating the literary composition of another, or parts or passages of his writings, or the ideas or language of the same, and passing them off as the product of one's”own mind.

Le plagiat n’est donc pas seulement un copier coller, mais aussi le fait de voler l’idée de quelqu’un et de se l’attribuer avec une générosité envers soi qui force le respect. Je ne parlerai que de la forme stricte du plagiat évoquée dans la première partie de cette citation, à savoir le « copier-coller » apparemment à l’œuvre dans l’affaire PPDA.

[Je pouffe d’ailleurs à propos de la défense de l’intéressé face à l’accusation, qui déclare le plus sérieusement du monde la chose suivante : « "Je me suis naturellement documenté auprès des nombreuses biographies  existantes, au nombre desquelles celle de Griffin - la biographie copiée (NDLA) - me semble la meilleure sur le  jeune Hemingway. Mais je n'allais pas lui réinventer une vie !" ». J’envisage d’ailleurs personnellement de me « documenter » fréquemment sur les blogs d’économie francophone parce que, bon hein !je ne vais pas réinventer l’analyse économique.]

Le plagiat est un phénomène non pas récent mais apparemment en pleine explosion. Il ne concerne malheureusement pas que les étudiants, mais les journalistes et éventuellement les économistes universitaires. Cette enquête de Wooders and Hoover en 2005 établit que sur la base de 1200 réponses d’enquêtés économistes académiques, environ 25% estiment avoir été plagiés au moins une fois . D’ailleurs, une proportion non négligeable de ces économistes académiques interrogés (35%) a tendance à définir le plagiat de manière assez stricte, consistant à copier une citation sans l’attribuer, l’utilisation d’idées des autres non citée n’étant pas strictement ou vraisemblablement du plagiat, s’opposant ainsi à la définition donnée un peu plus haut.

Le plus troublant est que, pour d’autres populations, les résultats sont comparables, si l’on se fie à la rapide revue de littérature menée par exemple par Collins, Judge et Rickman en 2007 dans l’European Journal of Law and Economics : environ un quart des étudiants anglais disent avoir plagié au moins une fois au cours de leurs études et 16% plus d’une fois. Cette proportion est encore plus forte en Amérique du Nord, où 38% des étudiants admettent avoir plagié.

Cette attitude est d’autant plus curieuse de la part des étudiants que les sanctions en cas de découverte de plagiat ne sont pas légères, et que les enseignants détectent assez facilement (mais pas suffisamment souvent) le plagiat quand ils se donnent la peine de chercher. D’un point de vue social, le coût du plagiat des étudiants n’est sans doute pas négligeable, car il implique une potentielle remise en cause de la valeur marchande d’un diplômé (c’est-à-dire qu’in fine, le plagiat est une externalité négative subie par les étudiants eux-mêmes) d’une part, et d’autre part, il fait perdre beaucoup de temps à des enseignants-chercheurs soucieux de détecter la fraude, ce qui les détourne d’activités plus productives, comme la recherche et l’enseignement.

Les travaux d’économie ou de psychologie comportementale qui portent sur le sujet sont relativement rares, si on reste sur le problème de plagiat et pas de fraude ou de triche de manière très générale.
Toutefois, je donnerai juste un résultat sur les comportements de triche en général tels qu’ils sont observés en laboratoire, car c’est également une manière de réfléchir sur les raisons du comportement de plagiat et par conséquent sur les mécanismes qui permettraient de combattre cela. L’étude de Schwieren et Weichselbaumer parue en 2010 dans le Journal of Economic Psychology montre notamment que plus l’environnement économique de sujets expérimentaux est concurrentiels, plus ceux-ci  tendent à plus tricher de manière générale. D’après leurs résultats, les femmes seraient plus touchées par cette réaction à la pression concurrentielle que les hommes.

Une étude assez amusante de Dan Ariely et (voir ce lien) porte précisément sur l’utilisation de plagiat « industriel » par les étudiants, à travers la commande que ceux-ci peuvent passer auprès de sites spécialisés concernant des essais ou dissertations sur différentes thématiques moyennant finances.
L’issue de l’histoire renvoie je trouve de manière troublante à la mésaventure de PPDA. Ariely et sa collègue Aline Grüneisen passent commande de rédactions d’essais auprès de quatre différents sites sur le thème de la triche (humour typiquement à la Ariely !). Ils compilent les études et les évaluent, et trouvent essentiellement que ces rédactions payantes sont un fatras d’inepties sans queue ni tête, sans guère de valeur au final d'un point de vue académique, ce qui les rassure sur la capacité des étudiants recourant à ce stratagème de tromper leurs enseignants. Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas là et la chute est encore plus intéressante: lls soumettent ensuite ces quatre rédactions à  un site spécialisé dans la détection de plagiat. Le résultat est édifiant : sur deux de ces rédactions, 35 à 40% du contenu est directement plagié !

[De là à penser, lecteur, que PPDA a commandé son prochain ouvrage concernant la vie d’Hemingway sur le site OTURBIN.COM, il n’y qu’un pas que je ne me permettrai jamais de faire…]

Que faire alors face à ce comportement . Une étude toute récente par Dee et Jacob parue comme document de travail du NBER en 2010  utilise la méthode de l’expérience de terrain (« field experiment ») pour évaluer l’impact de différentes politiques sur le comportement de plagiat. Les expérimentateurs placent de manière aléatoire la moitié d’un pool de 1200 étudiants ayant à réaliser un travail écrit dans un groupe où ils doivent utiliser préalablement (ie avant de rédiger) à un tutoriel en ligne qui permet d’auto-évaluer son propre comportement et sa perception du plagiat (si cela t’intéresses lecteur, va voir  ), ce de manière à sensibiliser les étudiants à ce problème. Les autres étudiants n’ont pas de formation particulière et représentent donc le groupe de contrôle.
Les auteurs observent notamment que le groupe d’étudiants qui a du avoir recours à ce tutoriel plagie significativement moins que les autres (plus exactement la probabilité de recourir au plagiat est d’autant plus faible que leur score au test de compréhension du tutoriel sur le plagiat est élevé), et que cet effet n’est pas à attribuer à une meilleure prise de conscience des risques issus du plagiat, mais plutôt à la connaissance accrue de ce en quoi consiste  vraiment le plagiat pour ces étudiants.

Pour clore ce petit tour d’horizon un brin anecdotique, une dernière étude de Ariely et Norton parue en 2010 dans Psychological Science montre que le fait de consommer des articles contrefaits (ie des copies de biens de consommation, porter de fausses Rayban dans leur expérience) est en général le fait d’individus qui sont eux-mêmes enclins à tricher personnellement. Par ailleurs, le fait de porter des articles contrefait incite les autres (ceux qui ne portent pas forcément d’articles contrefaits) à tricher plus fréquemment.

Bon, si un lecteur connait personnellement PPDA, toute la question est maintenant de savoir s’il porte des Rayban contrefaites, des polos Lacoste made in Syldavia ou des pulls Armor Lux made in Borduria…

samedi 8 janvier 2011

Fin de la prime à la casse et comportements d'escalade




Pendant les vacances de Noël, étant amené à me déplacer sur nos belles routes de France pour profiter des diverses agapes habituelles en cette période (on parle de la trêve des confiseurs, mais pour les dits confiseurs, c’est loin d’être un période de paix je pense), j’ai constaté de visu à quel point le parc automobile français s’était renouvelé. En effet, chance sans doute assez rare, la période de la prime à la casse mise en place par le gouvernement français a coïncidé avec un changement du système d’immatriculation des véhicules particuliers, d’abord en priorité appliqué aux véhicules neufs. Cela permet ainsi de voir facilement l’explosion du nombre de véhicules neufs dans le parc, les nouvelles plaques se substituant à grande vitesse aux anciennes

En France, la fin de la prime à la casse a provoqué la ruée chez les concessionnaires. Apparemment, les concessionnaires automobiles ont été totalement envahis de clients désireux d’acheter un véhicule neuf moyennant la reprise de leur vieux tacot, ce avant la date fatidique du 31 décembre. Les concessionnaires, nous dit le journal Le Monde, ont enregistré une hausse des commandes de 30% par rapport à la même période de 2009, un volume total de 370 000 véhicules ayant été commandé. Cela n’est pas sans évoquer cet assez médiocre film interprété par Arnold "Gobernator" Schwarzenegger il y a quelques années, « la course au jouet » dans lequel deux pères pas très prévoyants, voire un peu indignes, et qui ont promis à leur fils respectif le même jouet en vogue, s’affrontent pour obtenir le jour du 24 décembre l’un des derniers exemplaires disponibles en vente.
Soi dit en passant, je vois mal l’effet positif de cette prime sur le prix payé par le client pour un véhicule à partir du moment où cet effet de deadline provoque une augmentation apparemment très forte de la demande, ce qui met les vendeurs en position de force.  Par ailleurs, la conséquence simple de cela est sans doute une chute de la demande après le 1er janvier, ce à quoi les concessionnaires s’attendent. J’espère qu’un économiste sérieux aura l’idée d’étudier cela de près, mais mon intuition serait de dire que ceux qui ont attendu pour acheter leur véhicule seront dans une position intéressante d’ici février mars 2011 pour négocier des ristournes auprès des vendeurs après quelques semaines de concessions désertées par les clients repus dans leurs besoins automobilistiques primaires. La suite du billet montrera que cette intuition n'est pas complètement à côté de la plaque.

En Espagne, la fin de la prime à la naissance de 2500 euros au 1er janvier 2011, mise en place en 2007 par le gouvernement Zapatero,  a provoqué une course semblable, mais cette fois à l’accouchement  les parents pressant le personnel médical de les aider à provoquer l’accouchement. Les cliniques et hôpitaux furent engorgés comme jamais en cette période de Noël, tout comme les concessionnaires automobiles français évoqués précédemment.
L’économiste a-t-il quelque chose à dire sur ces comportements de course provoqués par des dates limites irrévocables ? D’un point de vue général, je ne sais pas, mais du point de vue de l’économie comportementale certainement.

[Tout au plus, lecteur, puis-je dire d’un point de vue général, pour faire un peu de provocation en ce début d’année, que cela m’amuse toujours de voir combien les gens sont plus rationnels d’un point de vue économique que bien des économistes académiques veulent bien le reconnaître. Je me souviens des critiques définitives de l’approche de Becker sur l’analyse économique de comportements qui n’ont rien, non vraiment rien d’économique, comme le mariage, la toxicomanie, la criminalité… et la natalité. Donc, Gary, respect !]
En ce qui concerne l’économie expérimentale, ce genre de problèmes a été étudié dans le contexte des enchères, ce qui se comprend très bien, dans la mesure où des enchérisseurs en compétition pour le même bien peuvent être prêts à surenchérir pour l’emporter, la date limite de fin des enchères s’approchant, s’exposant ainsi au risque bien connu de malédiction du vainqueur (Je n’en parlerai pas plus longuement ici, si ce problème t’intéresses, lecteur, je te renvoie à ce billet et à celui des amis de Mafeco).
Celui qui, de temps en temps comme moi, enchérit sur E-Bay et qui a été conduit à proposer un prix dépassant son seuil initial à la vue de l’horloge déroulant impitoyablement le temps restant,  me comprend très bien.
Bien évidemment, un lecteur sceptique objectera que le problème est assez différent, puisque, pour les véhicules, le prix est fixé à l’avance et que la concurrence entre acheteurs n’est pas régulée par un système de prix, comme dans les enchères, mais par un système de file d’attente. Toutefois, je rétorque à cette objection que je me fais à moi-même que l’importance de la ristourne potentielle, donc du prix final du véhicule, dépend de la disposition à payer de l’acheteur, qui me semble accrue par cette prime à la casse.
L’impact des règles de temps limite sur le comportement des enchérisseurs le net a été en particulier étudié dans une série d’articles par Alvin Roth & Axel Ockenfels (2002, 2006) et (Dan) Ariely, Roth and Ockenfels en 2005. Ces papiers sont à la fois théoriques et empiriques, l’évidence empirique étant fondée sur soit des expérimentations en laboratoire, soit sur des données issues d’enchères sur Internet (EBay et Amazon).
Ils cherchent notamment à étudier  le comportement des enchérisseurs dans une enchère de second prix (c’est-à-dire où l’acheteur qui gagne est celui qui a proposé le prix le plus élevé mais paye finalement le prix immédiatement inférieur proposé par le premier acheteur perdant, dite également enchère de Vickrey), et ce en modifiant les règles de fin des enchères.
Dans une première institution d’enchères, similaire à E-Bay, l’enchère se termine à une date ferme spécifiée à l’avance –usuellement à l’issue d’une semaine -et connue de tous. Les enchérisseurs proposent séquentiellement leur prix maximum, celui-ci n’étant pas connu des autres enchérisseurs mais contribuant à augmenter le prix d’un incrément, par exemple de 1 dollar, si le prix maximum proposé est supérieur au meilleur prix proposé jusque là. Un exemple, repris de Wilcox, 2000, dans un article publié dans Marketing Letters, peut être plus parlant. Dans cet exemple, le premier enchérisseur propose un prix de 20$, sachant que le vendeur a exigé un prix de réserve de 10$, le second enchérisseur propose 15$, le troisième 30$, etc :
source : Wilcox, 2000

Dans l’exemple ci-dessus, l’enchérisseur n°3 remporte l’enchère et paye 26$ à l’issue de la fin réglementaire du processus d’enchère.
Or, il se trouve que le système d’enchères à la e-Bay provoque énormément d’enchères de dernière minute. D’un point de vue factuel, on observe que 80% des enchères faites sur E-Bay sont faites durant la dernière heure précédant la fin réglementaire de l’enchère. Ces comportements d’enchère à la dernière minute, bien connus, sont qualifiés de « sniping ». Le risque de ce comportement est que, si on enchérit à la dernière minute, il y a une probabilité faible mais significative que l’offre ne puisse pas être prise en compte par E-Bay, ce qui est la conséquence de la congestion des offres que le système n’arrive pas à traiter si elles sont trop nombreuses.
Par ailleurs, d’autres règles de fin des enchères peuvent être imaginées, comme dans le système Amazon. Dans ce système, la date limite fixée à l’avance est étendue automatiquement, sauf si pendant les dix dernières minutes précédant la date limite, aucune offre d’achat n’a été faite. On comprend intuitivement que ce système dissuade les acheteurs de proposer des offres à la dernière minute.
D’un point de vue empirique, cette intuition est confirmée. Le graphique ci-dessous montre la distribution cumulée des offres d’enchères sur l’heure qui précède  la date limite, ce pour Amazon et eBay :

Source : Ockenfels and Roth, 2002, American Economic Review

Les courbes qui sont les plus uniformes sont celle relatives à Amazon, alors que l’on constate que pour eBay, plus de la moitié des offres  de la dernière heure sont faites dans les 15 dernières minutes.
Cette étude empirique est complétée par une série d’expériences en laboratoire, dans lesquelles les auteurs comparent quatre designs d’enchères. Les expériences d’enchères ont un principe de base assez simple. Typiquement, les sujets se voient attribuer une valeur aléatoire comprise entre une borne minimale et maximale, cette valeur leur étant propre et représentant en fait leur disposition à payer. Le sujet va donc gagner soit zéro s’il perd l’enchère soit la différence entre cette valeur et le prix final s’il est le gagnant de l’enchère. C’est exactement de cette manière que les expériences de Ariely, Roth et Ockenfels sont organisées.
Dans leur expériences, il y a quatre traitements qu’il va s’agir de comparer. Le design étant assez complexe, je laisse les lecteurs intéressés aller lire le papier tel qu’il fut publié dans le Rand Journal of Economics. Le premier traitement, qui un traitement benchmark, est une enchère scellée simultanée au second prix (tous les enchérisseurs font leur offre en même temps, leur offre n’est pas connue des autres et le gagnant est celui qui a fait la plus forte proposition, payant le second prix le plus élevé). Le second correspond au système d’Amazon, un temps d’enchère est donné aux sujets, et l’enchère ne s’arrête que dans le cas où plus personne ne fait de proposition pendant 10 minutes. C’est également une enchère au second prix. Le troisième et le quatrième correspondent au système eBay, avec une date limite connue de tous et irrévocable, eBay étant équivalent également à une enchère de second prix. Le troisième traitement considère simplement le fait que, si l’offre est faite à la dernière minute, il y a seulement 80% de chances qu’elle soit considérée, alors que dans le quatrième traitement, il ya 100% de chances qu’elle soit effectivement transmise (il n’y a donc aucune défaillance du type de celle considérée plus haut). Les résultats sont très riches, mais par rapport à ma question initiale relative à la fin de la prime à la casse, je vais mettre un accent particulier sur le revenu final des gagnants de l’enchère, c’est-à-dire la différence entre la valeur initiale privée pour chaque sujet et le prix qu’il a effectivement payé.
source : Ariely, Ockenfels and Roth, 2005

Il est assez clair que le revenu médian obtenu par l’acheteur gagnant est plus important dans le traitement amazon que dans les traitements eBay,  eux-mêmes étant meilleurs du point de vue de l’acheteur qu’en enchère classique au second prix scellée. En clair, d’un point de vue empirique, on constate que le fait d’instaurer une date limite irrévocable profite essentiellement au vendeur.

Moralité : méfiez-vous des dates limites qui vous incitent à vous précipiter dans l’acte d’achat, car bien souvent, il y a plus à perdre qu’à gagner !

Sur ce, je te souhaite, cher lecteur, une excellente année 2011 en espérant continuer à te voir sur ce blog qui vient de célébrer ses deux ans d'existence à la fin de l'année dernière ! En tout cas, merci de ta fidélité.

dimanche 19 décembre 2010

Leadership et coopération : une expérience naturelle

 NB : Peter Sellers essayant de donner l'exemple de la bonne humeur dans The Party, de Blake Edwards

Les frimas de décembre apportent en général deux calamités, en particulier pour l’universitaire que je suis, les intempéries (neige, verglas et autres réjouissances climatiques) et les surveillances d’examen.
Peut être ne devrai-je pas détruire les illusions de nos chères têtes blondes, brunes et autres couleurs de cheveux affichées par nos étudiant(e)s, mais, non, je ne vais pas faire mes surveillances d’examen d’un pas léger et serein, heureux d’accomplir mon devoir d’enseignant et dormant d’un sommeil sans tourments au sortir d’épreuves dont je sais qu’elles se sont passées en toute quiétude, ce afin que mes étudiants aient le maximum de chances de s’en sortir avec brio et puissent passer des vacances de Noël l’esprit tranquille.

[si la phrase ci-dessus te semble incompréhensible, lecteur, utilises la hache dont tu t’es certainement nanti pour massacrer un ou deux sapins de Noël afin de la couper, s’il te plait, là où bon te semblera. Par avance, merci]

Donc, en milieu de semaine dernière, je me rendis comme d’habitude à cette période à une surveillance d’examen. J’arrive alors à ma surveillance, en retard pour des raisons qu’il est inutile d’expliquer ici, et je constate que nous sommes deux surveillants pour une centaine d’étudiants, ce qui est conforme grosso modo à la norme. L’autre personne n’était pas enseignant-chercheur (en tout cas en activité, les universités utilisant parfois des extra retraités par nécessité, le nombre d’enseignants ne pouvant assurer leurs surveillances réglementaires n’étant pas négligeable), et était rémunérée pour cela. En ce qui me concerne, les surveillances font partie de mes obligations de service, et, comme nombre d’universitaires en France, ne sont pas rémunérées.

J’ai alors commencé à accomplir les tâches habituelles du début d’épreuve en ce genre de circonstances : contrôle des cartes étudiants, pointage des présents et vérification de l’effectif total dans chaque épreuve. Puis vint la période la plus difficile, celle de la surveillance « pure », dans laquelle le surveillant parcourt la salle d’examen, ou ne la parcourt pas, ou la parcourt de temps en temps (biffez les mentions inutiles selon votre expérience personnelle). En ce qui me concerne, j’ai quand même tendance à me déplacer fréquemment, mais pas en permanence et surtout, guidé par un souci d’équité, je fais en sorte de surveiller « sérieusement » pour limiter les risques de fraude.

L’autre surveillant était à ce moment là assis au fond de la salle et moi placé de l’autre côté de la salle. Je dépose les quelques pièces administratives obligatoires à remplir, puis me munit du paquet habituel de feuilles de brouilllons et autres copies et intercalaires d’examen que vont me demander, selon toute probabilité, les étudiants en train de composer. Puis, je me mets à parcourir la salle d’un pas décidé.
A ce moment là, le surveillant qui m’accompagne se lève, puis commence également à parcourir (mais avec un pas moins décidé que moi me semble-t-il) la salle d’examen.
A l’issue d’un ou deux tours de salle, je m’installe sur la chaire et m’assied. Je constate que mon collègue revient alors au fond de la salle et s’assied également.
Quelques instants passent, le temps de connecter mon ordinateur pour accéder à mes mails, puis, je saisis à nouveau mon paquet de copies, et me lève dans l’idée de faire à nouveau un parcours de l’amphithéâtre. Dix secondes plus tard, mon compagnon d’infortune se lève et fait à son tour un parcours alors que je continue le mien. Puis, une fois mon parcours accompli et quelques étudiants ayant satisfait leur besoin irrépressible de papier blanc et autre copie, je m’assieds à nouveau  dans la chaire. Mon collègue s’assoit alors également. Ayant remarqué ce petit manège, j’attends quelques instants pour être sûr qu’il ne s’agit pas d’une simple coïncidence, qu’il ne s’est pas simplement levé en même temps que moi avec quelques secondes d’intervalle, le hasard ayant fait que nous ayons calqué l’un sur l’autre notre cycle de surveillances. Je décide d’attendre un peu plus longtemps en position assise. Il reste coi, concentré dans la lecture de je ne sais quel magazine. Je le fixe alors et me lève à nouveau d’un air décidé. Cinq secondes plus tard, il se lève aussi et fait le même parcours que précédemment. Puis, encore une fois, je m’assieds et il s’assied également. Ce petit jeu s’est répété comme cela à au moins cinq reprises, avant que je ne sois pris par d’autres occupations relatives toujours à cette même surveillance.

A l’issue de l’épreuve, amusé par l’expérience que je venais de vivre (il n’en faut pas beaucoup pour agrémenter cet exercice ennuyeux, comme tu le  constates lecteur), j’ai essayé d’en discerner les fondements comportementaux, le résultat de ce petit jeu m’ayant semblé particulièrement net.

Comment décrire la situation ? Une surveillance d’examen est d’autant plus efficace (pour minimiser la fraude) et équitable que le niveau d’effort et de coopération des surveillants est important. Plus les surveillants parcourent la salle d’examen, plus les étudiants peuvent être concentrés sur leur travail et à même d’obtenir une copie ou autre quand ils en ont besoin. En fait, la situation est celle encore une fois du bien public. Chaque surveillant qui exerce un effort coûteux de surveillance en fait profiter les étudiants et l’ensemble des surveillants présents dans la salle, alors qu’il préférerait lire soit Ouest France soit Matthew Rabin, soit ses blogs d’économie préférés.

Dans cette situation, on retrouve les comportements habituels d’une situation de contribution au bien public : il y a des contributeurs inconditionnels, ceux qui vont parcourir la salle dans tous les sens pour dissuader la fraude ou subvenir efficacement aux demandes des étudiants. Il y a aussi les passagers clandestins, qui vont en faire le moins possible en s’asseyant pour lire leur journal et/ou manger leur sandwich pendant que les autres font le boulot, et lui, vous ne le ferez pas bouger d’un iota. Il y aussi ceux qui discutent et qui se regroupent entre free riders «  qui se ressemble s’assemble » dit le proverbe).
Puis il y a les contributeurs conditionnels, ceux qui attendent de voir ce que vous allez faire pour se décider.
En ce qui me concerne, selon mon humeur et mon niveau d’occupation, je suis contributeur inconditionnel ou conditionnel. Mais si l’autre décide de ne rien faire ou de faire très peu, j’estime qu’il ne m’est pas possible de faire pareil, où l’épreuve va tourner à la foire et à ce moment là, j’exerce un niveau d’effort important pour compenser le free riding de l’autre. Par ailleurs, si l’autre est très présent, je me relâche un peu jusqu’à ce que je constate qu’il se relâche (parfois, très rarement, cela n’arrive jamais) et à ce moment là, je prends alors le relais.

Dans ces circonstances, le rôle d’un « leader », c’est-à-dire d’une personne qui choisit son action afin de montrer ce qu’il pense qu’il est bon de faire peut être déterminant, comme je n’en ai eu une sorte de preuve lors de la surveillance évoquée ci-dessus.

Car enfin, pourquoi ce comportement de la part de ce surveillant ? Pensais-t-il que, comme j’étais enseignant-chercheur et lui simple surveillant, j’avais une sorte de contrôle ex post sur lui, le risque étant que je signale un effort insuffisant de surveillance ? Je ne sais pas trop et comme ce qui se passait était trop beau pour être vrai (c’était une sorte d’expérimentation naturelle), j’ai essayé de me souvenir ce que disait la littérature expérimentale sur le thème du leadership. Plus exactement, un leader est au départ simplement quelqu’un dont nous observons le comportement, cette observation nous aidant à former notre décision. 

Imaginons par exemple un dilemme du prisonnier séquentiel, un joueur jouant en premier et l ’autre en second. Le second observe donc l'action du premier, et on dira qu'il est le le follower, le premier joueur étant le leader.
Si le premier joueur coopère, le second joueur peut décider d’être strictement rationnel et de faire défection, ce qui lui rapporte le gain maximum. Par ailleurs, il peut aussi décider de coopérer et obtenir le gain Pareto-optimal. Mais l’argument de backward induction plaide pour montrer que l’équilibre du jeu est la défection successive des joueurs, comme dans la forme extensive du jeu donnée ci-dessous :

Cet effet du leadership a été abondamment étudié en économie expérimentale depuis une dizaine d’années, la réflexion théorique sur ce thème étant initiée par Hermalin en 1998.

Dans l’expérience menée par exemple par Guth et al., 2007, pour étudier l’influence du leadership sur les niveaux de coopération, le jeu choisi est un classique jeu de contribution au bien public. Un des traitements sert de repère (benchmark) et consiste en un jeu simultané de contribution au bien public (VCM : Voluntary Contribution Mechanism) dans des conditions standard (voir ici pour les nouveaux lecteurs ou les lecteurs ayant oublié). Dans un des autres traitements, un participant choisi au hasard (le leader) détermine son niveau de contribution au bien public en premier, ce qui est annoncé aux trois autres membres du groupe(les followers) avant que ceux-ci déterminent simultanément leur propre niveau de contribution (VCM with leadership). D’un point de vue théorique, le fait qu’un joueur annonce en premier sa contribution aboutit aux mêmes prédictions théoriques que dans le cas de contributions simultanées : la stratégie dominante est de choisir un niveau de contribution égal à zéro, on retombe sur le classique problème de comportement de passager clandestin. Ces auteurs mettent également un traitement qu’ils appellent « strong leadership » : le leader choisit sa contribution, annoncée aux trois followers, qui déterminent leur propre contribution, puis à l’issue de cela, le leader prend connaissance de ces niveaux de coopération et peut décider d’exclure un des followers pour la période suivante (chaque participant peut joueur jusqu’à 25 périodes de ce jeu). Dans ce cas, le joueur exclu gagne sa dotation et ne peut profiter de l’opportunité liée au bien public.

Par ailleurs, le leader est déterminé de deux manières : soit il est tiré au sort au début de la session, et reste leader pendant les 16 premières périodes du jeu répété de contributions (il y a 25 répétitions en tout), soit les 4 participants auront l’opportunité d’être leader pendant le même nombre de périodes (chacun 4 fois donc), la séquence des leaders successifs étant annoncée au début du jeu.
En fait, c’est encore un peu plus subtil comme design (c’est pour cela que j’ai toujours aimé ce que faisait Werner Güth, c’est à la fois rigoureux et subtil d’un point de vue expérimental), les 16 premières périodes du jeu déterminent le leader de manière exogène, et les périodes 17 à 24 donnent l’opportunité aux participants de chaque groupe de choisir de manière endogène leur leader. En fait, lors de la période 16 et de la période 20, les participants ont la possibilité de voter, soit pour dire qu’ils veulent garder leur leader (ou pas) soit pour dire qui ils souhaitent avoir comme leader parmi les 4 membres du groupe. Le graphique suivant donne les résultats sur la contribution moyenne des participants dans les traitements benchmark (control), leader and strong leader :

source : Guth et al., 2007, JPE

Les résultats sont à la fois attendus et intriguants : le niveau de contribution moyen est d’autant plus élevé que le pouvoir du leader est fort : s’il peut annoncer sa contribution et exclure (punir) un des membres du groupe, la contribution moyenne est deux fois plus forte que dans le cas du jeu simultané sans leader, et représente environ 80% de la dotation totale accordée à chaque participant (25 jetons). Pour le traitement leadership « simple » (sans pouvoir d’exclusion), le niveau de coopération moyen est un peu plus élevé, mais l’effet de leadership a tendance à s’émousser avec le temps pour converger vers le niveau de contribution moyen sans leadership. Le pouvoir d’exclusion fait clairement la différence en termes de niveau de coopération !

Ils ne constatent pas d’effet significatif concernant la détermination exogène du leader : le fait d’avoir toujours le même leader ou qu’il y ait rotation n’influence pas les niveaux de coopération. Le résultat le plus important est qu’ils mesurent une corrélation significative entre la contribution du leader et la contribution des followers, ce qui va à l’encontre des prédictions théoriques les plus simples (défection mutuelle).
Bien évidemment, ils constatent également que la probabilité d’être exclu pour un follower est d’autant plus importante que sa contribution est faible par rapport à la moyenne des contributions de son groupe. En moyenne, le leader a exclu un follower dans 20% des situations, l’exclusion étant d’autant plus forte que la déviation de la contribution du follower par rapport à la moyenne était importante (seules les déviations négatives -ma contribution est plus faible que la moyenne- augmentaient la probabilité d’exclusion).

En bref, le leadership augmente le niveau de coopération de manière essentielle, ce qui reste une forme d’énigme d’un point de vue théorique. Dans une autre étude expérimentale récente, David Levy, Kail Padgitt, Sandra Peart, Daniel Houser et Erte Xiao  (2010) montrent que cet effet positif du leadership n’est réel que si le leader est humain et pas un automate (ce n’est pas un blague, cela est paru dans le Journal of Economic Behaviour and Organization).

Moi qui pensais pouvoir envoyer ma copie conforme robotisée d’ici quelques années surveiller à ma place ni vu ni connu. Blood and Guts, je suis fait comme un rat ! A moins que l’autre surveillant ne puisse pas deviner qu’il s’agit de ma copie…

PS : l'image qui illustre ce billet n'a en fait rien à voir avec le propos, mais la tentation de rendre un hommage mérité à Blake Edwars, parti rejoindre Peter Sellers au paradis des génies la semaine dernière, était trop forte.

dimanche 28 novembre 2010

Les notes à l'école primaire : utile ou pas ?



Vingt personnalités, Michel Rocard, Daniel Pennac, Richard Descoings, Marcel Rufo et des chercheurs comme Axel Kahn ou Eric Maurin, un collègue, parmi d’autres, se sont récemment joints à un appel lancé en septembre par l’AFEV qui vise à supprimer l’utilisation des notes au sein de l’école élémentaire. Les arguments principaux sont bien connus, les notes décourageraient les élèves, mineraient leur confiance en eux et la conclusion aussi, la suppression de la note permettant de faire une école de la coopération plutôt qu’une école de la compétition (voir ici).

En tant qu’enseignant, mon avis est effectivement partagé, l’évaluation personnelle doit faire partie de l’itinéraire d’un écolier ou d’un étudiant, car il lui faut bien des éléments lui permettant de se situer dans l’absolu et éventuellement relativement à l’ensemble de ces camarades. Par ailleurs, cette évaluation ne se réduit pas forcément à une note, mais peut prendre de multiples formes. Je comprends aussi les arguments d’Eric Maurin, qui donne une lecture sans doute plus sociologique du problème, basée sur une évidence factuelle qui est incontestable. En tant qu’économiste, je me dis que les incitations doivent avoir un effet, et toute la question est donc de savoir si les incitations tirées de la notation sont plus efficaces ou moins efficaces pour la réussite des élèves que l’absence de système d’incitation ou qu’un autre système d’incitation.
Par ailleurs, soit dit en passant, la suppression des notes est également un enjeu de politiques publiques, dans la mesure où l’efficacité des politiques d’éducation –quand elle est mesurée – est souvent jaugée au travers de la variation des performances des élèves au regard de ces fameuses notes. Bien évidemment, cette approche de l’évaluation par les notes ne saurait être que très partielle, et il a été affirmé depuis bien longtemps que l’efficacité des réformes de l’éducation devait être jugée au regard de multiples critères autres que les performances en termes de notes, par exemple au travers de l’impact sur l’état général et les comportements des enfants et des adolescents (santé, tendance à l’addiction, etc.). Je cite notamment Bowles, Gintis et Obsborne en 2001 dans l’American Economic Review à propos du caractère imparfait des notes (test scores) en matière d’évaluation des performances à l’école et la nécessité d’aller au-delà :

“(Economists) need broader indicators of school success, including measures based on the contribution of schooling to behavioral and personality traits »
Il semble par ailleurs que la relation entre les notes obtenues dans la scolarité et les revenus perçus ultérieurement par les personnes devenues actives soit relativement ténue.
D’un point de vue comportemental, la question qui est posée est celle de l’impact de l’information que peuvent obtenir les individus sur leur performance actuelle sur leurs niveaux d’efforts à venir et leurs performances futures. Ou, dit autrement, quel est l’effet incitatif de ces fameuses notes sur le niveau d’effort des élèves dans le travail ?

Cette question de l’impact du feedback est au cœur des travaux portant sur l’économie des ressources humaines (je ne sais pas traduire mieux « personal economics », mais peut être dit on simplement l’économie du personnel), qui n’est pas ou peu ma spécialité. La littérature empirique, en particulier expérimentale, a été importante ces dernières années sur cette question.
J’ai déjà évoqué dans ce billet les problèmes qu’il pouvait y avoir à essayer de mettre en place un système d’incitations dans un contexte d’éducation, l’effet pervers étant que les motivations extrinsèques se substituent aux motivations intrinsèques et que l’effet net total pouvait au final être négatif. Mutatis mutandis, l’effet de motivation liée aux notes pourrait évincer le goût du travail personnel et de l’effort.

Notamment, la question de l’efficacité des notes (du feedback en général) peut être abordée à travers deux aspects : le fait que le niveau de ma note me donne une information absolue sur ma performance, et secundo, le niveau relatif de ma note par rapport à celle des autres élèves, si cette information est publique. Si elle est publique, elle peut prendre de multiples formes, ma note pouvant être comparée à une moyenne assortie éventuellement d’un écart-type communiquée par la scolarité, voir aller jusqu’à une connaissance parfaite de la distribution des notes.
D’un point de vue économique, le feedback sur la performance passée peut affecter ma performance courante soit directement, selon que  les performances passée et présente sont des substituts ou des compléments dans la fonction d’utilité des agents, ou indirectement en révélant à l’individu une information sur le rendement de son effet (effet de signal).

Cette polémique tombe à pic, puisque la littérature sur cette question est en plein boom dans le domaine expérimental. Récemment, Azmat et Irriberi,2010 ont publié les résultats de deux études qui portent en particulier sur l’impact du feedback d’une part sur les performances, mais aussi sur le bien être des évalués. Ils se focalisent notamment sur l’impact du feeback relatif sur les performances des individus. Ils observent un effet significatif des scores relatifs sur la performance finale des étudiants, et donc sur leur niveau de motivation, à l'occasion d'une expérience naturelle. Ils confirment ces résultats dans ce papier, mais mettent également en évidence les effets négatifs sur le bien être des élèves en dessous de la moyenne d'un système d'évaluation relatif par rapport à un système d'évaluation absolu.

Toutefois, l’étude la plus intéressante car la plus proche de la question posée est celle de Todd Cherry &  Larry Ellis , dans un article publié en 2005 dans l’International Review of Economics Education. Ces auteurs comparent l’impact d’un système d’évaluation absolu (mon grade ou ma note sur une échelle de 1 à 10 par exemple) par rapport à un système d’évaluation relatif . Dans le système d’évaluation relatif, mon score (ma note finale) est déterminée relativement à la performance des autres élèves. Par exemple, si je réponds à plus de questions que 90% de ma classe, j’obtiens un A. Si je réponds mieux que 75% de ma classe, j’obtiens un B, etc.  Ce système met précisément en avant une forte compétition des élèves.

C’est précisément l’efficacité de l’un ou l’autre schéma d’évaluation sur la performance finale des élèves qu’ils cherchent à mesurer. Comme ils ont 4 classes dans un cours d’introduction à la macroéconomie, ils mettent en place pour deux de ces groupes une évaluation relative (rank order grading) et pour les deux autres l’évaluation absolue (criterion-referenced grading). Le graphique ci-dessous donne la distribution des scores finalement obtenus à l’examen en fonction des deux schémas d’incitation par les notes :
source : Cherry & Ellis, 2005

Comme il est difficile d’en tirer une conclusion très nette, ces auteurs font une analyse économétrique du score en mettant comme variable explicative le traitement « rank order grading » traité comme une variable « dummy ». Les résultats sont assez explicites : le score moyen des étudiants est meilleur dans le schéma qui donne une évaluation relative à l’étudiant plutôt qu’une évaluation absolue. Ils restent prudents toutefois et insistent sur le fait que ce genre de système de notation n’est pas forcément adéquat si l’objectif est de promouvoir la coopération des élèves, le système d’évaluation absolu étant, dans ces conditions, sans doute préférable.

Pour conclure ce billet, ce n’est pas tant la notation en elle-même qui semble poser problème mais la manière dont cette notation est utilisée par les enseignants et les étudiants pour se comparer aux autres. C’est cela qui peut avoir des effets pervers. Toutefois, les effets de la compétition ne sont pas toujours mauvais (je suis désolé de rappeler une telle évidence, mais beaucoup s’emportent dans de grands débats sur les effets pervers de la compétition en oubliant quelques uns de ses mérites incontestables). Pour finir, j’emprunte à Télérama de cette semaine cette conclusion que j'ai trouvée magnifique. Un professeur de français déclare à un élève effondré par sa note de 7/20 :

« Vous n’êtes pas ce 7/20. Ce 7/20, c’est ce que valait votre travail la semaine dernière entre 8 heures et midi. Faites bien la différence. »

En voilà un qui a tout compris à la pédagogie. Raison de plus pour ne pas casser trop vite le thermomètre et réfléchir de manière pondérée aux conséquences potentielles de la suppression des notes.

dimanche 31 octobre 2010

Facebook, le prix de l'essence et le rôle de l'approbation



Je lis les journaux régionaux extrêmement rarement. J’ai toujours plus ou moins détesté cela, sans doute en réaction à cette période de mon enfance où, lors des pluvieuses journées de vacances passées dans mon Morvan natal, ma seule ressource pour lutter contre l’ennui était la lecture des strips de Superman repris par le journal La Montagne…
De manière plus générale, j’ai toujours vaguement contesté cette manière de voir l’actualité par le petit bout de la lorgnette, où on s’intéresse plus au concours de boules de l’amicale de Petaouchnouk-sur-Sèvre qu’au conflit du Darfour, et ces journaux dans lequel l’intérêt majeur d’un grand nombre de lecteurs consiste à consulter les annonces nécrologiques au cas où son voisin y figurerait.

[Je suis un peu de mauvaise humeur, perturbé sans doute par le passage à l’heure d’hiver]

Toutefois, il y a peu, ayant à ma disposition une des bibles du Breton moyen (en dehors de the Holy Bible bien sûr), en l’occurrence le journal Ouest France, je suis tombé sur cette petite histoire présente dans l’édition du 27 octobre dernier que je m’en vais vous narrer.

Il était une fois, dans une petite ville d’Ille-et-Vilaine, un gentil responsable de station service, prénommé Eric. Celui-ci était en butte, comme tous ses semblables, aux difficultés récurrentes d’approvisionnement en carburant dues aux dépôts bloqués par quelques centaines de syndicalistes – une dizaine selon la police- opposés à la réforme des retraites.

Etant d’une nature généreuse, il se dit qu’il serait souhaitable d’informer tous ces pauvres automobilistes errant comme des âmes en peine à la recherche du Graal contenant, non pas le sang du Christ, mais du bon et lourd gasoil. Il a alors l’idée de les informer en temps réel ( ?) via la page Facebook de la grande surface dont il tient la station essence. Las, loin de s’arrêter là, constatant que les prix de la concurrence s’envolent dans cette période de pénurie, les marges passant d’après lui de environ 1% à 6% pour certains, il  décide courageusement de baisser les prix des carburants qu’il propose et, cerise sur le gâteau, d’accroitre sa capacité d’accueil en embauchant des extras pour limiter la durée des files d’attente.
Résultat ? des dizaines de messages d’encouragements et de remerciements pour cet accueil amélioré et ces prix généreux sur la page Facebook de la grande surface. Eric, ému jusqu’aux larmes (bon, là je me fais un peu un film), décide alors d’organiser un challenge : si avant le mardi 26 octobre 8h, cent internautes ont cliqué « j’aime » sur la fameuse page Facebook, le prix du carburant baisse. Mais Eric va plus loin, si en plus de cela, 800 internautes se déclarent fans de la dite page, le gas oil est vendu à prix coûtant. Apothéose : si la page compte plus de 1000 fans, tous les carburants sont à prix coûtant.

En fait, à l’issue du délai, 109 personnes ont déclaré avoir « aimé » cela, et du coup Eric, bouleversé par une émotion que l’on ne  peut que déclarer légitime a décidé de fournir tous les carburants à prix coûtant toute la journée, allant bien au-delà de son engagement initial. Conséquence prévisible : rupture d’approvisionnement dès 17h45 le même jour !

Lecteur, tu te doutes que ce qui m’intéresse là-dedans est de donner un peu de sens économique à ce paradoxe : un gérant qui s’engage à vendre à prix coûtant moyennant le fait que des internautes anonymes lui ont signifié en nombre suffisant qu’ils le trouvaient sympathique ! Notes bien que nombre d’internautes peuvent l’avoir déclaré sympathique, que cela ne leur coûte pas grand-chose et qu’en plus, ils peuvent en fait le trouver réellement antipathique, mais que tout ce qui compte, c’est que in fine, un nombre suffisant d’individus aient déclaré trouver son action sympathique.

Ce que je veux dire par là, c’est que le pouvoir de rétorsion par les internautes en cas de non respect de la parole du gérant est relativement limité. Ce ne sont pas 100 internautes, qui, du reste, ne sont pas forcément des clients récurrents de la station, qui vont pouvoir punir le gérant en boycottant sa station par exemple. Par ailleurs, on peut penser qu’un objectif de construction d’une réputation par le gérant auprès de ses clients est sans doute réel, mais n’est pas forcément la motivation principale de son comportement.

La question est donc de savoir si ce type de récompense (« j’aime » sur Facebook) ou de sanction («je n’aime pas »)  symbolique a une influence sur les comportements des individus. Cette idée est vieille comme le monde ou presque, l’un de ceux qui l’a avancé de manière sérieuse étant par exemple le sociologue Emile Durkheim.

Ces sanctions / récompenses sont dites immatérielles (on parle aussi de feedback positif ou négatif dans la littérature expérimentale) dans le sens où elles n’affectent pas le bien être matériel de l’agent sanctionné ou récompensé mais uniquement son état émotionnel. Les exemples sont nombreux, tant les expressions possibles de l’approbation et de la désapprobation verbalement et facialement sont nombreuses : insultes, ostracisme social (cf. le doux procédé de l’excommunication), l’humiliation (etc.) mais aussi les applaudissements, les encouragement, sourires et autres manifestations d’enthousiasme individuel ou collectif à l’égard du comportement d’une personne.

Initialement, je pensais dénombrer par dizaines les études expérimentales consacrées à cette question pourtant simple, et force est de constater qu’il n’est pas si évident de trouver des articles qui traitent directement de cette question dans le domaine de l’économie expérimentale ou de  l’économie comportementale dans ce sens précis. Nombre d’études existent sur l’impact des sanctions/ récompense matérielles, également sur la question de l’impact de sanctions symboliques sur les contributions (notamment un papier connu d’un de mes collègues et co-auteurs, David Masclet dans Masclet et al., 2003). Toutefois, le feedback proposé  - un certain niveau de désapprobation non matériel par exemple- est toujours ex post, une fois les décisions effectives des individus rendues publiques pour l’ensemble du groupe.

La seule étude à ma connaissance sur ce sujet est celle de Lopez-Perez & Vorsatz en 2010 dans le Journal of Economic Psychology, la question posée par ces auteurs étant selon moi précisément la principale énigme issue du comportement de mon sympathique gérant de station d’essence. En quoi la présence d’une approbation ou d’une désapprobation non matérielle peut-elle influencer les choix ?

Pour étudier cela, les auteurs, après avoir construit un modèle d’aversion à la désapprobation, comparent trois traitements fondés sur un jeu de dilemme du prisonnier joué une seule fois (« one shot game »), ce afin de tester le modèle théorique construit au départ. Dans ce jeu, faut-il le rappeler inventé par Dresher et Flood en 1950, et contextualisé par Tucker en 1952, deux joueurs doivent décider de coopérer ou de ne pas coopérer (ces termes ne sont pas utilisés dans les instructions du jeu), le choix étant simultané. Si les deux coopèrent, ils gagnent chacun 180 points, et si les deux ne coopèrent pas, ils gagnent chacun 100 points. Si l’un des deux coopère et l’autre non, celui qui coopère gagne 80 et celui qui ne coopère pas gagne 260 points. L’équilibre de Nash consiste bien sûr en une défection mutuelle.

Le premier traitement expérimental est un traitement de contrôle, les participants sont appariés par deux de manière aléatoire et anonyme et jouent le dilemme du prisonnier. Dans le second traitement, fait en particulier pour tester leur modèle d’aversion à la désapprobation, les sujets doivent dire, ce avant de choisir leur stratégie, ce qu’ils pensent que leur adversaire va penser de leur choix dans toutes les configurations possibles du jeu, en clair s’il désapprouve ou approuve chaque stratégie possible. Par exemple, si on suppose que l’autre coopère, le fait que je coopère moi-même devrait être massivement approuvé par mon partenaire. Cette information sera communiquée à l’adversaire, chaque joueur ayant accès à ce jugement hypothétique des actions de l’autre par lui-même.

Dans le dernier traitement, les joueurs ont la possibilité, une fois leur décision faite, d’envoyer un message coûteux à leur partenaire (« feedback »), ce message disant que le choix fait par l’autre était soit bon, soit mauvais, soit ni bon ni mauvais. Le traitement qui m’intéresse le plus est évidemment le second traitement, fondé sur l’espérance d’être approuvé ou désapprouvé par le partenaire.

Les résultats brièvement résumés sont les suivants : le taux de coopération est plus élevé dans le traitement feedback (ce qui est dans la lignée des études expérimentales existantes sur l’impact des sanctions non matérielles sur la coopération) que dans le traitement de contrôle. Le traitement « expectations » - anticipations sur ce que mon adversaire va penser de mon action – est intermédiaire, c’est-à-dire que le taux de coopération est un peu meilleur que dans le traitement de contrôle, bien que la différence ne soit pas statistiquement significative (sur le graphique ci-dessous, le taux de participants ayant choisi "coopérer" en fonction de traitements, en bleu le traitement de contrôle, en orange le traitement "expectations" et en jaune le traitement feedback).

Source : Lopez-Perez and Vorsatz, 2010

Ainsi, seuls certains joueurs sont averses à la désapprobation, mais clairement ce n'est pas l'écrasante majorité des participants.

Au final, les automobilistes de la grande surface ont eu de la chance de tomber sur un gérant qui, foncièrement, n’est certainement pas altruiste, mais simplement sensible au regard de l’autre, motivé par un geste d’approbation de ses pairs, ce qui, il faut l’avouer est le cas de nombre d’entre nous.

dimanche 17 octobre 2010

Menace de pénurie d'essence ? Pas de panique (pétrolière) !

NB : groupe d'automobilistes désespérés demandant gentiment l'aumône pétrolière)


La situation de grève des salariés dans la plupart des grandes raffineries pétrolières, cette grève se traduisant par un blocus des sorties de carburants raffinés, augure de la possibilité de pénurie d’essence pour la plupart des automobilistes dont je suis, les stations étant graduellement dans l’impossibilité de renouveler leur stocks.

Comme l’écrivait Dante dans l’Enfer :

« Ah, qu’elle est lancinante l’angoisse de l’automobiliste en manque de carburant, en quête du graal diesel ou sans plomb, et prêt à en découdre avec l’homo cegetis simplex, qui, dès les premiers frimats, et sous le fallacieux prétexte qu’il aime la marche à pied, ne trouve rien de mieux que de défiler occasionnellement, accompagné de milliers de semblables (des dizaines selon la préfecture de police) et qui, pour se remettre de ses efforts diaboliques, dort sur les dépôts de carburant, mais que d’un œil, prêt à sauter sur le moindre briseur de grève… »

[Si quelqu’un arrive à compter le nombre de virgules de la phrase précédente, je lui envoie un carambar en PCV. Surtout j’espère que personne ne croit sérieusement que Dante a écrit cela, il s’agit en fait de Victor Hugo dans les Misérables.]

Le truc, c’est que, jour après jour, les médias n’arrêtent pas de nous marteler le message, à savoir que le risque de pénurie de carburant est réel, bien que le gouvernement répète qu’il n’y a pas lieu de paniquer, et que c’est précisément une  panique qui déclencherait la pénurie.

Bon, pour le moment, les choses ont l’air de se passer gentiment, la plupart des stations n’ont pas déclaré forfait et il ne semble pas y avoir de ruée chez les distributeurs. Toutefois, puisque j’ai l’occasion d’utiliser mon véhicule tous les jours, je dois confesser que je regarde avec un brin d’anxiété la situation dans les stations où je m’approvisionne régulièrement, attendant les messages « plus d’essence » ou jaugeant (sans jeu de mot) le nombre d’automobilistes remplissant leur réservoir, une file d’attente nourrie donnant le signal d’une panique en train de se développer. Dès lors, mon imagination sans doute beaucoup trop fertile envisage la société s’écroulant et se retrouvant dans une lutte à mort pour l’obtention d’un jerrycan d’essence, comme dans l’univers post-apocalyptique de Mad Max.

Ce genre de situation, qui se développe chaque fois qu’une paralysie des transports routiers de marchandises menace, s’applique aussi bien aux carburants qu’aux denrées alimentaires, et nous avons tous en tête la grève totale de 1993 durant laquelle nos (con)citoyens accumulèrent kilos de pâtes, de sucre et autres articles permettant de survivre en cas d’attaque nucléaire totale.

Ces phénomènes de paniques potentielles liées à un risque de défaut d’approvisionnement sur des biens de première nécessité me font toujours furieusement penser aux phénomènes de panique bancaire, phénomène brillamment décrit dans le livre de Kindleberger en 2000 sur l'histoire des crises financières et modélisé théoriquement notamment par Diamond & Dybvig en 1983. Ces paniques sont un exemple typique de prophéties auto-réalisatrices, puisque c’est précisément parce qu’un agent anticipe la panique qu’il va la déclencher en retirant son épargne (on verra là dessus avec profit la description de la révolution, avec son brio habituel, par le poète Eric Cantona)….


Traditionnellement, le phénomène de panique bancaire est modélisé comme un jeu de coordination dans lequel deux équilibres sont possibles, l’un où tout le monde panique et retire ses fonds d’une banque donnée (donc la logique premier arrivé premier servi s’applique, et tous les épargnants ne pourront être servis) et l’autre dans lequel personne ne panique (donc personne ne retire ses fonds ou les retire à la dernière période du jeu si l’horizon est fini). En clair, c’est intéressant, mais c’est un peu une réponse de Normand : « p’tet ben qu’oui y a panique, mais p’têt bien qu’non »…

L’économie expérimentale est alors d’une grande utilité dans ces situations où la théorie donne des prédictions multiples, en ce qu’elle permet de discriminer potentiellement les stratégies empiriquement adoptées par les joueurs et d’essayer de mieux comprendre leur rationalité.
Plusieurs études expérimentales ont été faites sur ces phénomènes, l’une de Madiès (2006), publiée dans le Journal of Business,  et l’autre de Schotter et Yorulmazer en 2008, dans le Journal of Financial Intermediation.

Dans l’étude de Madiès, une des expériences réalisées est la suivante. Des groupes de 10 participants doivent décider simultanément à 30 reprises (rounds) de la période de retrait de leur épargne. S’ils retirent tous en période 2, chacun gagne 45 ECUs. S’ils retirent tous en période 1, seuls 3 pourront être servis, la banque devenant illiquide au-delà de 3. Ces trois gagnent 40 ECUs et les 7 autres qui n’ont pas retiré en période 1 gagnent 0, quel que soit le moment de leur retrait. Dans ce jeu, il y a un équilibre de Nash Pareto-dominant, celui dans lequel les 10 participants retirent tous en période 2,  le bien être étant alors est de 450 ECUs. Il y a un autre équilibre de Nash risque-dominant qui implique un défaut de coordination, i.e. une situation dans laquelle les 10 participants retirent en période 1, et où par conséquent le gain est de 3*40=120 ECUs, puisque seuls 3 participants seront servis.

Les résultats sont partiellement « rassurants », dans le sens où les paniques totales (c’est-à-dire les situations dans lesquelles le groupe de 10 épargnants retirent leurs fonds en période 1) sont assez rares, et arrivent uniquement dans un peu moins de 5% des cas. Par contre, les paniques partielles (des situations où au moins un épargnant retire ses fonds en période 1) sont assez fréquentes, et sont observées dans 70% des cas en moyenne. Toutefois, l’occurrence de ces paniques partielles dépend beaucoup manifestement de la dynamique du groupe sur le « long » terme : si un groupe rencontre peu de cas de paniques au début de la session, lors des premiers rounds, le trend est plutôt décroissant au cours du temps, les paniques se raréfiant. C’est l’inverse pour les groupes qui partent d’emblée avec des taux de panique plutôt élevés, le phénomène se renforçant a contrario au cours du temps. Donc le défaut de coordination a tendance à empirer quand il est initialement assez important et au contraire à disparaitre quand il est initialement plutôt limité.

L’expérience de Schotter & Yorulmazer est un peu plus complexe, mais correspond également mieux à l’intuition, puisque, dans certains des traitements, les décisions des participants ne sont pas simultanées mais séquentielles : j’observe mon voisin retirer ou pas en période 1, donc je décide de retirer ou pas en période 2, etc. Elle correspond à l’idée que l’on peut se faire spontanément d’un problème potentiel de panique pétrolière : je suis d’autant plus tenter d’aller faire le plein si j’observe qu’il y a une file d’attente importante plutôt que si j’observe qu’il n’y a personne. Ces auteurs explorent donc l’impact de l’information qui peut être donnée aux épargnant sur le niveau de sévérité des paniques bancaires. Un point important est qu’ils envisagent également le rôle de la rémunération moyenne des dépôts - le niveau du taux d’intérêt- dans l’apparition et l’intensité des paniques bancaires.

Le résultat également rassurant est que le fait d’observer le retrait des autres épargnants a tendance en moyenne à limiter l’apparition de paniques bancaires en début de jeu, par rapport à un jeu simultané comme dans Madiès. Par ailleurs, plus la rémunération est élevée, et plus l’occurrence de paniques en début de jeu est limitée.

L’ensemble de ces expériences met en évidence un autre résultat intéressant : la suspension de la possibilité de retirer par les autorités publiques permet d’arrêter les paniques une fois qu’elles commencent à se déclencher, mais leur efficacité dans la prévention de ces paniques est assez limitée. Par ailleurs, des mécanismes d’assurance, même s’ils impliquent un problème d’aléa moral de la part des épargnants, limitent la sévérité des paniques bancaires et jouent un rôle préventif réel.

Ce qui m’inquiète pour revenir aux paniques pétrolières, c’est que le système d’assurance me semble assez limité (les réserves stratégiques de l’Etat en carburant sont assez limitées en nombre de jours d’utilisation, et c’est la seule « assurance » que je voit). Reste alors la suspension de l’approvisionnement en carburant. Ce qui veut peut être dire que je dois me préparer à prendre quelques jours de repos forcé chez moi…

samedi 2 octobre 2010

Discipline budgétaire des Etats, réforme du Pacte de Stabilité et efficacité des sanctions



Lundi dernier, les ministres des finances de l’Union Européenne à 27 ont discuté des réformes nécessaires au Pacte de Stabilité. Un des points d’achoppement lors de cette réunion a apparemment été la manière dont les sanctions financières devaient être déterminées pour les Etats membres qui laisseraient filer leur déficit public et leur dette publique en raison de politiques économiques trop laxistes. Je cite un article récent du Point publié ici pour que tout soit clair :

« Consacrée à la question de l'automaticité des sanctions et du critère de réduction de dette, cette réunion devait permettre de rapprocher les positions de l'Allemagne, qui défend une ligne dure, de celle de la majorité des Etats, dont la France, désireux de se préserver des marges de manoeuvre.
Certains s'interrogent sur le caractère trop automatique des sanctions et les critères qui doivent être retenus pour juger de l'évolution de la dette. D'autres sont réticents au principe même de sanctions financières prélevées sur les fonds européens
»

En particulier, Madame La Ministre de l’Economie et des Finances, Christine Lagarde a déclaré  la chose suivante : "La France a toujours été favorable à une gouvernance économique solide et crédible. De là à prévoir un caractère totalement automatique, un pouvoir qui serait totalement dans les mains des experts, non ». A contrario, le ministre allemand des finances, Wolfgang Schäuble, ainsi que le président de la BCE Jean Claude Trichet se sont prononcés en faveur d’un durcissement en la matière, en particulier le ministre allemand ayant milité publiquement pour des sanctions "quasi-automatiques". Plus précisément, M. Schäuble a insisté en outre sur le caractère "automatique" des sanctions à mettre en place en cas de dette ou de déficit public exagéré, la levée des sanctions devant obéir à "une majorité qualifiée inversée", c'est-à-dire que les sanctions s'appliquent sauf si une majorité d'Etat y sont opposés. J’avoue que, dans un premier temps, la position de ce monsieur m’a paru nettement plus sensée que la position française, étant persuadé que la possibilité de voter de manière discretionnaire pour des sanctions en limiterait l’efficacité voire même annihilerait totalement la simple possibilité qu’elles puissent exister.

Donc, pour résumer, certains Etats membres, dont la France, défendent des niveaux de sanctions déterminés de manière discrétionnaire par un vote ponctuel des Etats, tandis que d’autres Etats, non des moindres puisque l’Allemagne en fait partie, argumentent en faveur de sanctions automatiques ou quasi-automatiques qui ne s’appuieraient pas sur un vote politique des Etats. Nous sommes un peu dans le débat politiques réglementaires vs politiques discretionnaires (« rules rather than discretion », Kydland & Prescott 1977), l’efficacité finale du dispositif de sanction étant probablement lié à sa crédibilité. Toutefois, ce n’est pas du tout de cet aspect là dont je veux discuter aujourd’hui, mais plutôt, de manière plus basique, de l’efficacité de sanctions endogènes ou de sanctions exogènes (« automatiques ») sur la rigueur budgétaire des Etats.

Ce genre de situation dans lequel des Etats négocient les dispositifs institutionnels qui vont les gouverner dans le futur se prête à des supputations de type expérimental. Particulièrement ici, où ce qui est en jeu est l’efficacité de dispositifs particuliers de sanctions consécutives à une politique budgétaire trop laxiste de la part d’un Etat membre. En l’occurrence, il serait intéressant que les représentants des Etats de l’UE qui discutent actuellement de ces points, aient la chance d’avoir un petit exposé sur les principaux résultats de la littérature expérimentale sur l’efficacité des sanctions sur la coopération des agents. Je ne vais pas le faire maintenant, car cela m’entrainerait beaucoup trop loin, mais juste donner quelques éléments d’information sur la question suivante : est-il préférable du point de vue de l’efficacité d’avoir des sanctions automatiques qui ne seraient donc pas choisies de manière endogène par les Etats Membres, ou au contraire, vaut-il mieux que l’attribution de sanctions à un Etat membre s’appuie sur une procédure politique de vote discrétionnaire de la part de l’ensemble des Etats membres, ce en fonction des cas se présentant ?
Je vais faire une hypothèse dont je comprends qu’elle paraisse discutable (et qui me pose problème aussi), mais qui est particulièrement adaptée : le fait que chaque Etat membre respecte les règles du pacte de Stabilité s’apparente à un bien public profitant à l’ensemble des Etats membres, même s’il peut s’avérer individuellement coûteux pour un Etat membre donné. En clair, chaque Etat aurait intérêt à pouvoir jouer les passagers clandestins et à ne pas respecter les règles (faire du déficit budgétaire quand il en a besoin, ce de manière importante, au-delà des 3%) mais collectivement, l’effet serait catastrophique, l’absence de discipline budgétaire généralisée conduisant à des problèmes économiques majeurs pour la zone Euro. Exactement comme le fait qu’un Etat qui s’est engagé au niveau international à ne pas négocier avec d’éventuels terroristes le fasse éventuellement en douce, incitant les terroristes à étendre leur activité, pour reprendre l’exemple canonique de Kydland et Prescott. 

Tyran et Feld ont conduit en 2006 une expérience dont les enseignements sont, le cas échéant, intéressants me semble-t-il. Leur expérience, publiée dans le Scandinavian Journal of Economics,  s’appuie sur un problème de jeu de contribution à un bien public assorti de sanctions. Le design de l’expérience est toutefois assez différent de ce que l’on fait en général sur cette question. En effet, un grand nombre d’études expérimentales sur l’efficacité des sanctions dans les dilemmes sociaux, et j’y ai moi-même contribué, s’appuient sur des sanctions endogènes déterminées au niveau individuel par les participants qui observent le niveau de contribution au bien public des autres participants. L’article canonique sur ce genre de jeu en deux étapes, une de contribution et la suivante de sanctions, est l’article de Fehr & Gaechter, 2000.
Dans leur étude, la situation est renversée. Les participants choisissent d’abord les modalités de sanctions puis contribuent ensuite. Cette situation expérimentale correspond peu ou prou à la situation actuelle de l’Union Européenne, occupée à décider actuellement des modalités de sanctions futures qui s’appliqueraient aux Etat membres manquant de discipline budgétaire. Il est donc particulièrement intéressant d’en souligner les résultats.
Les sanctions pour contributions insuffisantes peuvent être, dans certains traitements, exogènes (c'est-à-dire déterminées par l’expérimentateur) et, dans d’autres, sont choisies de manière endogène par un vote des participants appartenant à un groupe donné. Dans ce cas, le jeu se joue en deux étapes : les participants votent d’abord pour le type de sanction qu’ils s’auto-attribuent (pas de sanction, sanction modérée ou sanction sévère) puis, une fois le dispositif de sanction collective fixé, joue un jeu de contribution au bien public classique (chaque participant d’un groupe de 3 dispose de 20 jetons et doit décider d’affecter cette dotation entre un compte privé, qui lui rapporte 1 point par jeton, et un compte public, qui lui rapporte 0.5 point par jeton, mais qui rapporte également 0.5 point aux deux autres membres de l’équipe). Une fois les contributions choisies par chaque participant, les sanctions sont appliquées. Si la contribution au bien public est égale à 20 (la totalité de la dotation), il n’y a pas de sanction. Sinon, la sanction s’applique et prend deux formes selon les traitements, une sanction modérée et une sanction sévère. La sanction modérée consiste à retirer 4 points des gains du participants n’ayant pas contribué totalement au bien public, et la sanction sévère consiste à lui retirer quatorze points. Par exemple, un participant qui contribue 0 au bien public recevra, dans le cas du traitement « sanction sévère », et si on suppose que les deux autres participants appartenant à son groupe contribuent totalement, un gain de 20 +0.5(40)-14 = 26 points.
D’un point de vue théorique, l’équilibre d’un tel jeu est l’équilibre de free riding (tous les participants contribuent zéro au bien public) dans le cas où il n’y a pas de sanction et dans le cas où la sanction est modérée. Dans le cas où la sanction est sévère, l’équilibre de Nash est a contrario un équilibre dans lequel les trois participants contribuent l’intégralité de leur dotation au bien public.
Les principaux résultats sont les suivants. Le graphique ci-dessous donne les niveaux moyens de contribution en pourcents (100% correspondant à une contribution de 20 jetons, ce qui l’optimum de Pareto si tous contribuent ce niveau), ce pour chaque niveau de sanction :

source : Tyran and Feld, 2006

Comme on peut s’y attendre, le niveau de contribution s’accroit avec le niveau de sanction. Mais en fait, si les sanctions sont imposées de manière exogène (sans vote préalable par les sujets), seule la sanction sévère est efficace pour que le bien public soit produit au maximum. La sanction modérée est quant à elle relativement inefficace, le niveau de contribution au bien public n’étant pas significativement différent du niveau issu d’une situation dans laquelle il n’y a aucune sanction.
Les résultats sont tout à fait différents dans le cas de sanctions endogènes, comme le montre le graphique suivant :

source : Tyran and Feld, 2006

Le niveau de contribution s’élève cette fois significativement même dans le cas de sanctions modérées, égal à environ 65% du maximum possible, contre seulement environ 20% dans le cas d’absence de sanctions. Dans le cas de sanctions sévères, il n’a pas de différence fondamentale entre les contributions selon que ce niveau de sanction soit voté par les participants ou fixé extérieurement par l’expérimentateur.
Je ne dirai pas cela tous les jours, mais force est de constater, eu égard à ces quelques résultats, que je suis obligé de donner raison à Christine Lagarde (arrghhh…) : il vaut mieux des sanctions déterminées de manière politique par les Etats membres que des sanctions automatiques, en particulier si le niveau des sanctions est relativement modéré (on parle en effet de 0.2% du PIB). Si les sanctions sont très fortes, ce que semble être l'option privilégiée par l'Allemagne, alors la procédure de détermination des sanctions s'avère peu importante. Que l'on ait un vote discrétionnaire pour décider de mettre en oeuvre des sanctions une fois le comportement observé, ou que l'on ait une sanction automatique dès qu'un Etat membre franchit la ligne rouge, les sanctions s'avéreront efficaces pour inciter les Etats a contribuer plus au bien public.
Toutefois, je dois souligner que, comme les sanctions sont coûteuses, la littérature expérimentale souligne un effet détrimental des sanctions : les gains des joueurs peuvent être in fine plus faibles s'il se sanctionnent trop fortement, et cela peut nuire à l'efficacité économique. Par ailleurs, j'ai déjà expliqué que ce genre de mécanismes peut provoquer un effet d'éviction des motivations intrinsèques des agents, les motivations extrinsèques (la peur du bâton) se substituant aux motivations intrinsèques (la disposition naturelles des agents à coopérer).
Le mécanisme de sanctions est donc à manipuler avec précaution et il est plus que nécessaire d'en peser les avantages et les inconvénients.

PS : l'image qui illustre ce billet est extraite de Gotlib, Rubrique à Brac, tome 4 "slowburn gag", avec toute mon admiration et mon respect.

dimanche 12 septembre 2010

Les jeux en classe, Vernon Smith et moi

NB : Vernon Smith incrédule observant l'équilibre de marché lors d'un jeu en classe

Chaque année, nous faisons ici, dans cette bonne vieille faculté de sciences économiques, un stage de rentrée durant lequel les étudiants de première année d’économie et d’AES (Administration Economique et Sociale) sont initiés aux méthodes et enjeux de l’apprentissage de l’économie. Il y a maintenant trois ans, nous avons proposé que l’ensemble des étudiants passent par notre laboratoire d’économie expérimentale, le LABEX, pour entrer dans l’enseignement d’économie de manière douce et ludique, par la participation à un jeu de marché informatisé. Ce n’est pas rien, car en quinze jours, environ 600 étudiants participent à ces sessions, la durée de la séance étant de deux heures. Toutefois, tous ceux qui ont un peu enseigné savent à quel point c’est une véritable défi d’exposer les principaux rudiments de microéconomie à un étudiant débutant. Du coup, il y a deux catégories d’enseignants. Ceux qui pensent qu’il faut le faire sérieusement, et c’est parfois un peu difficile, car il faut sans arrêt jongler entre l’abstraction et l’empirique, en donnant des exemples concrets très régulièrement. C’est un chemin difficile, et il n’est pas sûr que les étudiants finissent convaincus et éclairés. Il y a une autre voie, plus facile, ceux qui ironisent sur le caractère irréaliste des hypothèses afférentes au fonctionnement d’un marché de concurrence pure et parfaite et qui concluent que la probabilité d’arriver à l’équilibre sur ce marché est tributaire de l’intervention d’une puissance supérieure qui n’est pas de ce monde.
Je caricature un peu pour faire un brin de provoc, car on peut être aussi convaincu que cette abstraction du marché de concurrence parfaite est une pure fumisterie. Au moment où j’ai commencé mes études d’économie, il y a vingt ans environ, c’est plutôt la seconde philosophie qui était adoptée.

[On m’a soufflé à l’oreille que certains enseignants universitaires perpétraient ce genre de discours, mais bon, les rumeurs…]

Je pense réellement que les jeux en classe, quels qu’ils soient, permettent de sortir de cette impasse pédagogique (je ne veux pas me placer sur le plan scientifique ou idéologique, ce billet parle d’un problème simple qui est celui de l’apprentissage ludique mais néammoins rigoureux par des étudiants). L’énorme intérêt de mon point de vue des jeux en classe est que l’on inverse la manière dont on fait traditionnellement des cours, en particulier en économie. On expose d’abord les grands principes puis on donne des applications. Ce n’est pas un hasard si les enseignements sont structurés en cours magistraux et en travaux dirigés, séances durant lesquelles on applique la théorie exposée en cours. Avec un apprentissage de l’économie par les jeux, on commence au contraire de manière ludique et empirique en mettant les étudiants dans une situation précise dans laquelle chacun doit prendre des décisions, puis on analyse ex post les résultats (ce qui est un vrai challenge, car l’enseignant ne sait pas réellement ce qu’il va in fine sortir du jeu) et enfin l’enseignant essaye de  démêler l’écheveau des faits produits au sein du jeu avec des considérations théoriques. En bref, la procédure est exactement contraire à la manière traditionnelle d’enseigner, en tout cas en économie. Mieux vaut citer directement Vernon Smith à ce propos :

“In the Autumn semester, 1955, I taught Principles of Economics, and found it a challenge to convey basic microeconomic theory to students. Why/how could any market approximate a competitive equilibrium? I resolved that on the first day of class the following semester, I would try running a market experiment that would give the students an opportunity to experience an actual market, and me the opportunity to observe one in which I knew, but they did not know what were the alleged driving conditions of supply and demand in that market”.

En fait, Smith a confié qu’il était lui même sceptique sur les chances qu’il avait initialement d’obtenir un équilibre de marché concurrentiel, et il fut interloqué par les résultats, ce choc fondant les principes de sa révolution scientifique personnelle.

Le jeu de marché réalisé en première année de licence est donc directement inspiré du jeu de double enchère imaginé par Vernon Smith dans les années 50. Bien que ce jeu soit extrêmement connu, je m’en vais lecteur, t’en donner la recette au cas où tu voudrais agrémenter tes longues soirées entre amis d’un jeu d’un genre un peu spécial (ce jeu peut parfaitement être fait sur papier, mais les temps de réalisation sont alors beaucoup plus longs). Au début de la séance, nous expliquons aux vingt participants (en réalité, ils sont le plus souvent une trentaine, mais certains jouent à deux par machine, ce qui ne pose en réalité aucun problème) qu’ils vont être partagés en dix vendeurs et dix acheteurs ayant à acheter ou vendre un même bien sur un marché. Pour ce faire, le marché va ouvrir pendant une certaine période (disons en moyenne 2 minutes), et pendant ce temps, ils pourront acheter ou vendre 0, 1 ou 2 biens. Les propositions de prix de chaque agent sont affichées en temps réel sur l’écran de chaque participant et les transactions effectivement réalisées affichées (le prix auquel chaque unité a été achetée et vendue s’affiche dans une fenêtre spécifique). Par exemple, pour un vendeur, l’interface informatique ressemble à cela (application développée grâce à ZTree, un logiciel gratuit développé initialement par Urs Fischbacher de l’Université de Zürich) :



Tous les acheteurs et les vendeurs obtiennent une information privée, à savoir les valeurs de rachat expérimentales (qui correspondent en fait à la disposition à payer nette ou surplus des biens achetés, puisque l'expérimentateur paye à l'acheteur la différence entre la valeur de rachat et le prix acquitté par l'acheteur pour une unité donnée) et les coûts de production. Tous les acheteurs sont différents les uns des autres, de même que les vendeurs. Par exemple, les valeurs pour les acheteurs sont dans notre application :


La force du jeu, c’est que les acheteurs et les vendeurs ne connaissent pas les caractéristiques des autres participants. La seule information commune à tous est celle des prix proposés à l’achat par les acheteurs et des prix proposés à la vente par les vendeurs. Dès lors, sur le papier, il parait hautement improbable que ces participants hétérogènes arrivent rapidement à se coordonner sur l’équilibre de marché théorique. La prédiction théorique concernant l’équilibre de marché est facile à faire dans la mesure où c’est l’expérimentateur (l’enseignant) qui fixe de manière exogène les préférences des acheteurs et les technologies de production des vendeurs. L’équilibre qui peut être prévu est caractérisé par exemple, dans la première phase du jeu joué par ces étudiants, par des quantités échangées de 18 unités pour un prix d’équilibre compris entre 5 et 6 $ expérimentaux :


Le jeu implique au bout de 7 périodes de marché, un choc sur la demande (cette nouvelle situation de l’économie prévalant pendant 6 périodes), puis finalement un choc sur l’offre.
Les résultats sont spectaculaires, comme ceux de Smith, et ceux chaque fois que ce jeu est réalisé, même si de petites variations curieuses peuvent se produire d’un groupe à l’autre. L’intervalle des prix d’équilibre théorique est donné en rouge sur le graphique suivant et le prix moyen observé en bleu, ce pour un groupe particulier d’étudiants :


Le prix d’équilibre s’ajuste chaque fois au choc que l’enseignant a généré sur le marché. Il faut signaler que ce jeu se fait dans des conditions particulières, sans incitation monétaire d’aucune sorte et, bien que l’on dise aux étudiants de ne pas parler et discuter entre eux, dans ce qui peut parfois ressembler de l’extérieur à une grande foire. En dépit de cela, à l’issue du jeu, quant on leur présente les résultats, la plupart des étudiants sont je crois émerveillés par le niveau de coordination qu’ils ont réussi à avoir sans se concerter spécialement ou sans être particulièrement à la recherche du profit maximal.
Tous les jeux en classe ne donnent pas des résultats de ce type, il suffit parfois d'avoir des variations infinitésimales dans les règles du jeu pour obtenir des résultats radicalement différents et qui remettent en question la théorie. Un point est important pour tous ceux qui voudraient faire des jeux en classe : les résultats obtenus sont en général assez proches de ceux que l'on obtient dans les sessions d'économie expérimentale, sauf dans le cas des jeux tournant autour de la décision individuelle en situation de risque. Dans cette catégorie, il est important de ne pas rester trop hypothétique dans les conséquences des choix des étudiants lors des jeux. Personnellement, je les paie en bonbons en fonction des points obtenus durant le jeu !
En tout cas, cette approche pédagogique a complétement bouleversé la manière dont j'enseignais et m'a donné une motivation nouvelle. Je crois que, dans l'ensemble, les étudiants sont extrêmement satisfaits de cette méthode.
Moralité : faites des jeux en classe, ca eut payé, ca paye et ca payera...